Hochmann Jacques, La consolation

La consolation 

Essai sur le soin psychique

Jacques Hochmann

Numerisation 20200923

Un livre-parcours : celui d’un psychiatre-psychanalyste qui évoque les étapes qui ont jalonné une pratique engagée, politiquement tout autant que cliniquement.

Nous avons partagé ces illusions lyriques dont pourtant, obscurément, nous pressentions les limites. Encore imprégnés par nos expériences hospitalières, allergiques à tout ce qui nous rappelait l'hôpital et dont nous voulions nous démarquer, nous pensions que notre première mission était de soigner le rapport du patient aux institutions psychiatriques avant de la soigner lui-même. Nous avons cru, un temps qu'il suffisait de prendre le contre-pied de l'asile pour le faire disparaître. [...] Il nous fallut l'expérience clinique, et aussi celle d'une rencontre personnelle avec Bruno Bettelheim, venu travailler avec nous, pour comprendre que "l'amour ne suffit pas", et pour découvrir les limites de la passivité et de la réparation."

L’auteur

J’ai eu le bonheur d’entendre Jacques Hochmann au château de Monbazillac, dans un congrès d’AMP organisé par la fondation John Bost. C’est une de mes grandes joies professionnelles. Il s’agissait de réfléchir à la souffrance psychique. Hochmann  a débuté son propos par une anecdote très simple. Son voisin de chambre la nuit précédente avait un peu abusé des vins locaux. De plaintes formulées à voix haute à sa compagne jusqu’à la libération du surplus, avec fracas dans les toilettes, le voisin intempérant a bercé la nuit d’Hochmann et notre réflexion du matin. Hochmann nous amena dans la chambre du pauvre homme, décrivant ce qu’il en était de sa douleur, forcément solitaire et de sa souffrance que nous ne pouvions que partager. Petit à petit, il nous permit de comprendre des concepts complexes qui éclairèrent notre réflexion. Il me plaît de décrire ainsi un homme dont la réflexion part du terrain, s’en nourrit mais n’en demeure pas moins exigeante. Psychiatre lyonnais au Vinatier, en psychiatrie d’adultes d’abord puis en pédopsychiatrie, psychanalyste, Hochmann est un des hérauts de la psychiatrie communautaire.

"Le psychopathe ou la vérité de l'hôpital. Le champ qu'il décrit par sa violence, le champ qu'il exclut de son corps en s'adressant agressivement à lui comme à une source de profits potentiels, un sein à dévorer, un arbre à dépouiller par le charme, les  pleuricheries ou la menace, ce champ qui l'exclut à son tour, le psychopathe en dessine les limites de l'intérieur. Corps étranger, contenu dans l'institution et inassimilable par elle, le psychopathe reste bien un parasite, douloureusement supporté ou énergiquement  rejeté. Un parasite utile sans doute et sur qui se cristallise tout ce qui, dans l'institution, n'a pu être métabolisé et qui devrait êytre magiquement expurgé avec lui."

L’ouvrage

Ce parcours d’un psychiatre engagé qui regroupe des textes publiés entre 1972 et 1992 débute par un hommage à Odette de Champdivers que Hochmann n’hésite pas à nous présenter comme la première infirmière psychiatrique. A partir d’un marbre signé Huguenin, dont le titre est La consolation Hochmann nous esquisse l’histoire de Charles VI, roi fou, soigné par la fille d’un marchand de chevaux qui contient en condensé tous les aléas des traitements psychiatriques. « Ils se contentent d’être l’un à l’autre, l’un pour l’autre, une présence, un souci, un soin, une élection. »  Entre mise à distance et efforts désespérés pour modifier le malade mental et pour le ramener à la norme, entre identification sans mesure et aspiration dans une impossible fusion, la crête est étroite, il est aisé de basculer d’un côté ou de l’autre. Engagé, Hochmann l’est doublement. Il l’est d’abord en tant que psychanalyste. Il a découvert la psychanalyse après avoir tâté de la contre-culture californienne et de ses avancées thérapeutiques (thérapies corporelles et premières thérapies familiales systémiques). Hochmann donne sa place, toute sa place au contre-transfert, à travers une autoanalyse continuelle : « Quand j’éprouve, en écoutant un patient, un sentiment bizarre, inattendu, inhabituel chez moi, je suis fondé à penser que quelque chose du discours de ce patient, que je n’ai pas perçu, m’a remué. En cherchant en moi les raisons de cette émotion, je puis retrouver ce que le patient, à son insu, a cherché à me communiquer et l’aider ainsi à en prendre conscience. » Hochmann est enfin engagé politiquement. Ainsi que de nombreux psychiatres de sa génération, il critique assez vertement l’institution psychiatrique. La malheureuse histoire d’Antoine, est à cet égard assez caractéristique. Il se décide à privilégier les soins ambulatoires intensifs et les psychothérapies de famille à domicile (ce qui reste encore aujourd’hui une expérience novatrice). Avec quelques autres médecins qui partagent les mêmes analyses politiques, la même utopie et le même rejet du colonialisme, il fonde en 1964, à Villeurbanne une association (Santé mentale et communauté) sur le modèle de l’Association de Santé Mentale du 13ème arrondissement qui fonctionne toujours même si elle n’a plus le monopole des soins extra-hospitaliers. Suppression de la hiérarchie, autonomie des soignants, réseau (avec quelques 40 ans d’avance) : « Ainsi le soin n’est plus le monopole d’une équipe repliée sur elle-même, et qui, ignorante du monde extérieur, voudrait répondre, à elle seule, à tous les besoins de ses clients. » 

En neuf chapitres, Hochmann nous invite à réfléchir avec lui à cette psychiatrie communautaire, à ses succès et à ses échecs. Le premier chapitre décrit l’institution, son histoire, son dispositif. Un certain nombre de réflexions sont toujours d’actualité, qu’il s’agisse de la fonction des visites à domicile, des groupes d’accueil spécifiques et de leur relative vacuité. Les deux chapitres suivants, à travers deux histoires cliniques montrent comment tout cela fonctionne. La Comtesse du Regard, présenté comme un essai de familialisme appliqué, décrit une psychothérapie à domicile, menée en présence et avec la collaboration des membres de la famille. Le récit se lit comme un roman. Les dents de la mère, dont le sous-titre est « Récit d’une aventure avec des adolescents réputés psychopathes » devrait être lu par tous les soignants convaincus que les malades mentaux sont naturellement violents, que seule la solution sécuritaire peut résoudre ce problème.

Du côté de la pratique

Elle est présente tout au long de l'ouvrage. Arrêtons-nous sur le psychopathe. " A l'inverse, au contact de l'institution psychiatrique, le psychopathe change, au moins superficiellement, et se met à lui ressembler. Parfois il va se transformer, abandonnant sa quête d'amour et ses fredaines, en un gentil chronique passif et oublié." Une telle phrase donne à penser. En quoi ce patient ressemble-t-il à notre institution ? Quelle part avons-nous dans son comportement ? "Quant aux entretiens, s'il en réclame plus que son dû et s'il y exhale son éternelle plainte, son angoisse et son vide douloureux, il entend que ce soit hors de toute référence professionnelle. Avec le médecin homme ou l'infirmier, c'est une relation de "copainé" qu'il recherche, sinon de complice. Avec le médecin femme ou l'infirmière, il joue tantôt les séducteurs et tantôt les bébés souffrants." Vous y êtes ? Vous associez, ça vous fait penser à .... Voilà l'intérêt de cet ouvrage. Penser à ...

L’intérêt pour les soins

A lire tranquillement, à méditer notamment dans le cadre des formations à la consolidation des savoirs en psychiatrie. C’est dans certains vieux pots qu’on fait les meilleures soupes. Encore faut-il en garder le souvenir.

Dominique Friard

HOCHMANN (J), La consolation. Essai sur le soin psychique, 1994, Editions Odile Jacob, coll. Psychologie, Paris.

 

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