Dejours Christophe, Travail, usure mentale
« Travail : usure mentale »
De la psychopathologie à la psychodynamique du travail
Christophe Dejours

L’ouvrage fondateur de la « psychodynamique du travail ». Hélas, toujours d'actualité pour comprendre la logique qui s'impose à nous en tant que travailleurs
« Dépersonnalisé au travail, il demeurera dépersonnalisé chez lui. […] Sortis de l’usine, les fous de Thomson sont reconnaissables à leur façon de conduire sur les routes, comme s’ils continuaient à observer les cadences apprises au travail. Les femmes se plaignent d’accomplir les tâches ménagères à une allure de dératées qui ne fait que prolonger le temps saccadé du travail à l’usine ? Les téléphonistes souffrent de stéréotypes hors travail (dire « allô-j’écoute » en tirant la chasse d’eau, « Personne-je-coupe » en entendant dans le métro le déclic des portes automatiques) […] » p. 55.
L’auteur
Christophe Dejours (né en 1949) — psychiatre, psychanalyste et médecin du travail. Formé à l’ergonomie au CNAM dans le laboratoire d’Alain Wisner, il a été nommé titulaire de la chaire de Psychologie du travail du CNAM en 1992 et a fondé le Laboratoire de Psychologie du Travail et de l’Action. Depuis 2004, il est titulaire de la chaire de Psychanalyse, Santé et Travail au CNAM. Auteur prolifique, ses travaux portent sur la psychodynamique du travail, la psychanalyse et la psychosomatique. Sa méthodologie insiste sur l’analyse de la demande en phase de pré‑enquête et sur l’importance éthique du « travail de la demande » dans toute enquête en psychodynamique du travail. (Extrait : p.236).
« Le principe méthodologique ici utilisé pour tenter de lever cette difficulté consiste à accorder dans la phase de pré-enquête une place capitale à l’analyse de la demande. Aux raisons méthodologiques s’ajoutent des raisons déontologiques, qui font du principe du « travail de la demande » un temps capital sinon décisif de toute enquête de psychodynamique du travail. » p.236.
L’ouvrage
« En plaçant au centre de ses préoccupations la souffrance des hommes et des femmes dans le travail, et en analysant le destin de cette souffrance en fonction des conditions qui président à sa transformation en plaisir ou à son aggravation pathogène, la psychodynamique du travail n’est pas une discipline comme les autres. » (1) Ses implications dépassent le domaine de la psychologie et de la médecine et interrogent de fait l’anthropologie. Ses incidences sur la théorie sociale et la philosophie politique en font un champ dont les travaux ne peuvent qu’entraîner des frottements avec le monde de l’économie et du management.
L’ouvrage est la réédition du texte princeps publié en 1980 enrichi d’une présentation de la méthodologie propre à la psychodynamique du travail. Trois parties composent donc ce livre, la première qui se veut un essai de psychopathologie du travail (ancien nom de la discipline), la deuxième qui en décrit la méthodologie et enfin la dernière consacrée à ses concepts théoriques.
« L’étude de la souffrance psychique engendrée par l’organisation du travail révèle des stratégies de défense inconsciemment mises en œuvre pour l’occulter. » (1) Il s’agit de tenir à distance la perception du risque d’une mise hors d’état du corps au travail. Ces stratégies de défense que Dejours nomme aussi « idéologie défensive » ont donc pour but de masquer, contenir et occulter une anxiété particulièrement grave. L’idéologie défensive n’est pas élaborée individuellement mais constitue un mécanisme de défense collectif, fabriqué par un groupe social particulier et est spécifique à l’organisation du travail. Elle n’est pas dirigée contre une angoisse issue de conflits intrapsychiques mais est destinée à lutter contre des dangers et des risques réels. Pour être opératoire, elle doit obtenir la participation de tous les intéressés. « Celui qui ne contribue pas ou qui ne partage pas le contenu de l’idéologie défensive est tôt ou tard exclu. » (1) Elle a toujours un caractère vital, fondamental, nécessaire. Elle remplace même les mécanismes de défense individuels.
La peur ou l’angoisse, présente dans tous les types de tâches professionnelles y compris dans les tâches répétitives et les emplois de bureau, répond à un aspect concret de la réalité et exige des systèmes défensifs spécifiques. Les attitudes de dénégation et de mépris du danger, que l’on rencontre dans certaines professions (le bâtiment, par exemple) sont une simple inversion de la proposition relative au risque. La peur est particulièrement visible chez les travailleurs qui débutent à un nouveau poste. Mais même lorsque le coup de main a été acquis, aux prix d’efforts et de souffrance avec le temps et l’expérience, le résultat est toujours remis en cause par la montée en cadence qui surviendra un jour ou l’autre, ou en raison des changements de poste imposés par l’encadrement pour « boucher les trous » là où manquent des ouvriers en arrêt de travail. Cette anxiété est partie intégrante de la charge de travail et use la santé mentale des travailleurs.
L’abrasion de la vie mentale propre aux ouvriers est utile à la mise en place d’un comportement condition favorable à la production. Le travailleur devient l’artisan de son propre conditionnement. La peur est d’un côté la « courroie de transmission » de la « répression », de l’autre, irritation et tension nerveuse sont les moyens de tirer un « surtravail ». La souffrance psychique devient l’instrument même de l’obtention du travail. Ce qui est exploité par l’organisation du travail, ce n’est pas la souffrance elle-même mais plutôt les mécanismes de défense déployés contre cette souffrance. La frustration et l’agressivité qui en résultent ainsi que la tension et l’énervement sont spécifiquement exploités pour monter les cadences.
Du côté de la pratique
Ce que Dejours décrivait autour du monde ouvrier est aujourd’hui devenu la norme auquel aucun travailleur n’échappe quelle que soit sa place hiérarchique. Infirmières, enseignants, cadres, policiers, informaticiens, etc. nul n’y échappe.
Apport de cette lecture aux soignant(e)s
L’ouvrage est d’une telle richesse que nous n’avons présenté que sa première partie, sans citer les exemples « cliniques » développés par Dejours. La perspective de Dejours sur la souffrance au travail et les mécanismes défensifs collectifs (idéologie défensive) éclaire directement l’analyse des conditions de travail des soignants et la manière dont l’organisation du travail instrumentalise la souffrance et les mécanismes de défense. Les phénomènes décrits par Dejours dans le monde ouvrier se retrouvent aujourd’hui dans tous les secteurs (santé, enseignement, services, informatique), avec des manifestations spécifiques chez les soignants (burn‑out, violence institutionnelle, épuisement compassionnel). La lecture de Dejours permet de repenser la violence dans les soins non seulement comme des actes individuels mais comme le produit d’une organisation du travail qui instrumentalise la peur et les mécanismes défensifs collectifs. Pour les soignants, cela implique de reconnaître la dimension structurelle de la souffrance et d’agir sur l’organisation, la formation et les dispositifs de soutien afin de restaurer des conditions de travail compatibles avec la santé mentale et la qualité des soins.
Dominique Friard
Notes :
DEJOURS (C), Travail : usure mentale. De la psychopathologie à la psychodynamique du travail. Bayard Editions, Paris, 1993
Autres ouvrages de Dejours :
* Le facteur humain, 2ème édition, PUF, 1999.
* Souffrance en France : la banalisation de l’injustice sociale, Seuil, 1998.
* Recherches psychanalytiques sur le corps ; Payot, 1989.
Date de dernière mise à jour : 12/08/2026
Ajouter un commentaire