Rufaida al-Aslamiya, la première infirmière identifiée historiquement

Nous avons jusqu’ici identifié des fonctions soignantes, des modes d’organisation mais pas de personne. Rufaida al-Aslamiya, la première infirmières nommément désignées en dehors des médecins. La première « infirmière » historiquement identifiée semble être Rufayda al-Aslamiyya qui vécut autour des années 620 ou 2 avant l’Hégire.  

Un court article, publié en 1981 par Suad Hussein, dans Islamic Medicine fait apparaître son nom, et affirme qu’elle est « la » première infirmière de l’histoire.[1] En 1996, Rafat Jan Rukanuddin, de l’Aga Khan University School of Nursing à Karachi, lui consacre un deuxième article dans Image : The Journal of Nursing Scholarship un article « Rufaida Al-Asalmiya, the first Muslim nurse ».  [2] De nombreux textes suivront, l’opposant à Florence Nightingale, figure occidentale des soins, qu’elle précède de quasiment 1200 ans.

Rufayda n’est pas une figure coranique. Sa trace n’est pas « entre les lignes du Coran » au sens strict. Elle appartient plutôt à la tradition de la sîra (biographie de Mahomet), de l’hadith (recueil des dires, faits et gestes de Mahomet, ils constituent avec le Coran le socle théologique et législatif de l’Islam) et des notices biographiques sur les Compagnons du prophète. Le noyau documentaire le plus solide est assez bref. Pendant la bataille du Fossé Saʿd ibn Muʿādh (un des premiers chefs de clan converti à l’Islam) fut blessé gravement (une flèche lui aurait coupé une veine du bras). Le Prophète demanda qu’on l’amène auprès d’une femme nommée Rufayda, qui soignait les blessés. Le passage est notamment rapporté dans al-Adab al-Mufrad d’al-Bukhârî : le texte dit qu’elle « soignait les blessés » - kānat tudāwī al-jarḥā - et que le Prophète venait prendre des nouvelles de Saʿd.

Elle aurait vécu à Médine au VIIᵉ siècle, au temps du Prophète Muhammad dont elle a été une des premières fidèles, et serait rattachée à la tribu des Banū Aslam, d’où son nom al-Aslamiyya : « l’Aslamite », « celle de la tribu Aslam ». Elle serait née dans une famille ayant des liens étroits avec la communauté médicale, elle aurait été formée par son père Sa’ad Al Aslamy qui était lui-même médecin. [3],[4]

Ce qui revient le plus souvent dans les récits, c’est l’image de la tente de Rufayda. Elle aurait installé une tente de soins à Médine, près de la mosquée prophétique. Le Prophète aurait demandé que Sa’d soit placé sous la tente de Rufayda afin de pouvoir lui rendre visite facilement et suivre son état. Elle aurait prodigué des soins aux blessés pendant le djihad et fournit un abri contre le vent et la chaleur pour les mourants. Son rôle était suffisamment reconnu pour que Mahomet exige qu’elle ait une part du butin.

Sa fonction semble avoir été moins celui d’une « infirmière » au sens moderne institutionnel que celui d’une soignante-organisatrice : soin des plaies, accueil des blessés, premiers secours, accompagnement, hygiène, réconfort, et probablement coordination d’autres femmes volontaires. Des travaux contemporains insistent sur cette dimension d’acute care, de soin de crise, mais aussi sur une prise en charge globale - physique, morale et spirituelle- des blessés et des mourants.

Elle est aussi décrite comme une formatrice : plusieurs récits modernes disent qu’elle aurait formé d’autres femmes aux soins, aux pansements et à l’assistance des blessés. Certains vont jusqu’à parler d’une première « école d’infirmières », mais soyons prudents il s’agit probablement d’une formulation moderne pour désigner un compagnonnage ou une transmission de compétences, plutôt qu’une école au sens institutionnel. La Bibliotheca Alexandrina, par exemple, reprend cette tradition en disant qu’elle aurait enseigné aux femmes musulmanes les soins infirmiers et les secours d’urgence.

L’histoire de Rufayda est intéressante à plus d’un titre. Elle permet de nuancer l’affirmation de Collière à propos des hommes qui intervenaient sur les champs de bataille alors que les femmes s’occupaient du soin de la maison. Les personnes qu’elle soignait, les blessés qu’elle ramenait sous sa tente étaient principalement des hommes. Il est difficile de se faire une idée précise des soins qu’elle prodiguait, certains la décrivent comme une sorte de cadre-organisatrice, d’autres comme une travailleuse sociale qui se préoccupait aussi du devenir social des blessés. Mais, comme elle est également considérée comme une des pionnières de la chirurgie en terre d’Islam, il faut bien imaginer qu’elle a pratiqué des soins directs à ces hommes. Elle montre, en tout cas, que la femme soignante a parfois été reconnue, au moins au début de l’Islam; l’épisode de la part du butin en illustrant la réalité. Si nous considérons la tente comme une forme d’institutionnalisation minimale du soin, il n’est pas illogique de penser qu’elle dut transmettre son savoir à ses compagnes qui faisaient parfois aussi partie des Compagnons du Prophète. Elle montre également l’importance accordée, très tôt, au soin du lieu de soin, ici la tente. Nous l’avons croisé dans la tradition ayurvédique, nous le retrouverons dans l’Instruction de gouverner les Insensés de 1785 (Colombier et Doublet), chez Florence Nightingale bien plus tard lors de la bataille de Solférino pendant la guerre de Crimée et chez bien d’autres ensuite.

Rufayda appartient à une économie guerrière du soin. Elle reçoit le blessé, traite un corps masculin atteint par une arme, et sa tente fonctionne comme espace de soin reconnu. Ce n’est plus le soin domestique de la maison ; ce n’est pas non plus le soin masculin de maîtrise physique. C’est une troisième scène : un soin féminin de guerre, mais non combattant. Soigner des blessés implique très probablement le contact avec le corps, au moins avec la plaie, le pansement, le transport, l’hydratation, le nettoyage. Une source juridique musulmane moderne, commentant ces récits, reconnaît d’ailleurs cette question et précise que, pour des hommes non apparentés, le contact devait se limiter au lieu de nécessité, c’est-à-dire au lieu de la blessure.

L’histoire de Rufayda appartient au moment des soins communautaires, militaires et charitables des débuts de l’islam. Le bîmâristân, lui, deviendra plus tard une institution urbaine organisée, avec médecins, administrateurs, pharmacies, salles séparées, etc. Rufayda représente donc une sorte de figure préhospitalière : la tente de soin, mobile ou semi-mobile, avant l’hôpital bâti.

Il faut cependant garder une réserve méthodologique.

Rufayda apparaît dans l’infirmerie musulmane moderne à la jonction de trois besoins : écrire une histoire non occidentale du nursing, légitimer socialement la profession infirmière féminine en contexte musulman, et offrir aux infirmières une figure d’ancestralité professionnelle.

Elle n’apparaît pas d’abord comme une figure « infirmière » au sens moderne dans les sources anciennes. Le noyau traditionnel est plus simple : dans al-Adab al-Mufrad, Saʿd ibn Muʿādh, blessé à la bataille du Fossé, est transporté chez une femme appelée Rufayda, « qui avait l’habitude de soigner les blessés » ; le Prophète passe alors prendre de ses nouvelles. C’est une scène de soin, pas encore une biographie professionnelle.

Le passage à la figure infirmière moderne semble surtout se cristalliser dans la seconde moitié du XXᵉ siècle.

Son apparition moderne est liée à une contre-généalogie. L’histoire mondiale du nursing est souvent racontée depuis Florence Nightingale ; plusieurs textes sur Rufayda s’ouvrent précisément sur le fait que l’avancement du nursing est principalement attribué à des pionnières occidentales, avec une reconnaissance insuffisante de Rufayda comme première infirmière musulmane.

Mais l’enjeu n’est pas seulement historiographique. Il est aussi professionnel et social. Dans certains contextes musulmans contemporains, notamment en Arabie saoudite, le métier d’infirmière a pu souffrir d’une image dévalorisée, associé au service domestique, aux femmes peu éduquées, au contact avec les hommes, au travail de nuit et à une possible atteinte à la respectabilité familiale. Dans ce contexte, Rufayda sert de figure de légitimation. Elle permet de dire : le soin infirmier féminin n’est pas une importation occidentale, ni une déchéance sociale, ni une transgression moderne ; il possède une origine noble, islamique, proche du Prophète, liée au courage, à la compassion, à l’organisation et au service des blessés. La pratique de Rufayda, menée avec des compagnes femmes dans un cadre islamique, est proposée comme modèle pour les infirmières saoudiennes contemporaines ; il ajoute que son exemple rend le nursing présentable comme une carrière noble pour des femmes musulmanes.  Elle devient aussi un enjeu d’identité professionnelle. Les récits modernes ne retiennent pas seulement qu’elle pansait des blessés ; ils en font une organisatrice, une formatrice, une communicante, une femme de soin communautaire et spirituel. Il y a également une institutionnalisation symbolique : son nom est donné à des lieux ou à des prix. L’Aga Khan University conserve la référence à l’article de Jan Rukanuddin dans son école de nursing et midwifery, et le RCSI Bahrain décerne encore un Rufaida Al-Aslamia Award in Nursing lors de cérémonies de remise de diplômes. La figure n’est donc pas seulement discutée : elle est utilisée pour honorer l’excellence infirmière.

Connaitrions-nous le nom de Rufayda si celle-ci n’avait soigné un des proches du Prophète à son instigation ? Il est probable que non. Ici, nous n’avons pas de médecin (sauf à prendre en compte les compétences chirurgicales de Rufayda), un patient célèbre, un traitement qui n’est pas décrit et une soignante. Nous avons également la tente, un lieu très étroitement associé à la soignante. Il est ici difficile de déterminer si la religion constitue un surplomb. Quoi qu’il en soit, il n’est pas question de psychiatrie ou de maladie mentale dans cette configuration. Et donc encore moins d’entretien. Il s’agit d’une étape.   

 

Dominique Friard 

 

[1] Hussein S., « Rufaida Al-Aslamia », in Islamic Medecine, 1 (2), pp. 261-262, 1981.

[2] Jan R., «Rufaida Al-Aslamia, the first Muslim nurse », in Image : The Journal of Nursing Scholarship, 28 (3), pp. 267-268.

[3] Paderborner ‘sj » blog, « Who was Rufayda Al Aaslamiya the first Muslim female nurse, givent tributes by Aga Khan Université during oath taking ceremonies”, 27/05/2012, consulté le 19/06/26.

[4] Mouhajiroun, « Rufaida Al-Aslamia », sur Mouhajiroun, 19/08/21, consulté le 19/06/26.

Date de dernière mise à jour : 02/08/2026

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