Friard D., Le twist des clés

Le twist des clés

Du gardien à l’infirmier de secteur psychiatrique puis à l’infirmier polyvalent, des clés qui enferment aux clés qui ouvrent vers un questionnement de la dynamique psychique ; à partir d’une chanson de François Béranger, quelques moments … clés dans un parcours d’infirmier. Un texte publié en septembre-octobre 2003, dans Soins Psychiatrie, n° 228.

« Ou qu’j’ai mis mon trousseau d’clés ? »[1]

Combien de fois ai-je entendu cette phrase en 40 ans de psychiatrie ?

Je me souviens encore de l’angoisse de l’élève que j’étais lorsque mon trousseau de clés s’éloignait de moi de plus de quelques mètres. Le surveillant, à mon entrée, m’avait bien expliqué que ces clés, c’était comme la prunelle de mes yeux, mieux que la prunelle de mes yeux. Si je les perdais. Si je les perdais, té, faudrait faire un rapport en plusieurs exemplaires. Je serais sanctionné, c’est sûr. Un avertissement, un blâme, quelque chose de terrible, quoi ! Je n’ai jamais perdu mon trousseau de clés. (Bis) Et j’en suis fier ! Comme infirmier, on peut me reprocher beaucoup de choses, mais pas d’avoir perdu mes clés !

« Ou qu’j’ai mis mon trousseau d’clés »

Celui avec le porte-clés

Celui sans qui tout va s’arrêter ? »[2]

Je me souviens encore de l’Ancien, cet infirmier qui n’arrivait pas à partir en retraite et dont le trousseau de clés pendait le long de la jambe, prêt à être saisi à toute occasion. Il en avait des clés, de toutes tailles, de toutes sortes, des grandes, des petites, des rouillées, des neuves, avec une ou plusieurs dents. Il avait gardé toutes les clés de sa carrière. Il en avait une grappe qui lui servait de virilité. On l’entendait venir de loin. Certains patients l’appelaient M. Cliquetis. Je ne sais comment il faisait pour saisir la bonne à chaque fois. Je ne l’ai jamais vu hésiter. La seule clé qu’il avait perdue c’était celle du casier aux boissons, plus moyen de le fermer. Il a fini par se laisser enfermer en psychiatrie. Il est mort d’une régurgitation le lendemain de son départ en retraite. L’Ancien, c’était le Gardien, dans toute sa splendeur, dans toute son horreur. Une sorte de Janus qui aurait mal tourné. Un bâton dans la main droite et ses clés dans la main gauche. Il gardait toutes les portes et gouvernait toutes les routes de l’asile. Sa figure est là pour nous rappeler que la psychiatrie, non ce n’était pas forcément mieux avant, parfois oui et il fallait se battre pour, mais pas partout, pas tout le temps.

« Y’a les clés des prisons-bien sûr

Y’a les clés des voitures – c’est con

Y’a les clés de l’armoire des clés »[3]

Les clés, ça s’apprend et ça apprend. Elles sont un moyen raffiné de renseigner chacun sur la place qu’il occupe dans l’institution. Si l’étudiant, dépendant de ses infirmiers référents n’a pas de clés, il apprend aussi, parfois sous forme de bizutage, le fonctionnement réel de l’institution et la nécessité de la solidarité entre collègues.

Nombreux sont ceux qui se souviennent avoir été enfermés dans une pièce au milieu d’une quarantaine de patients psychotiques qui tournaient autour d’une table en vociférant leur délire. L’étudiant n’en menait souvent pas large et appréciait que son référent-bourreau le délivre de cette épreuve rapidement. Certains sont partis en courant et ne sont jamais venus raconter ce qu’ils avaient vécu. Petites cruautés asilaires, apprentissage sur le tas, vices de la reproduction d’un habitus de gardien.

Si l’infirmier a des clés, il ne les a pas toutes. Ainsi le jeune infirmier a-t-il le passe qui ouvre la plupart des portes. Toute la subtilité réside dans ce « la plupart ». S’il peut avoir accès aux chambres des patients, aux chambres d’isolement, à la pharmacie, il n’aura pas le carré qui ouvre les fenêtres des chambres, il n’aura pas non plus la clé qui permet d’ouvrir les deux battants d’une porte. Il doit demander à un plus ancien. Le patient repère ainsi également la hiérarchie informelle qui sépare les infirmiers. Plus on a de l’expérience, plus on a de clés. Plus on a de clés plus on peut rendre de service aux patients. Le patient a donc intérêt à se mettre dans la poche l’infirmier plus ancien plutôt que le nouveau dont il se sentirait a priori plus proche. La même technique est utilisée dans les prisons. Après quelques années, l’infirmier a les clés qui ouvrent portes et fenêtres, il lui faut encore conquérir celles qui ouvrent les placards aux vêtements, le matériel de bureau ou n’importe quelle fourniture qui implique un contrôle, un pouvoir. Pour cela, il lui faut devenir quasiment n° 2 ou 3 de la hiérarchie informelle. Ce n’est que lorsqu’il deviendra cadre, surtout si dans l’établissement où il exerce les cadres sont d’astreinte, qu’il aura toutes les clés. Finalement, tout cela est très philosophique ce n’est qu’au terme d’une carrière bien remplie que l’on peut avoir sinon toutes les clés du moins celle de l’armoire des clés.

Clés qui rappellent dans chaque geste combien nous sommes liés par l’institution, comment une place nous est assignée et laquelle. Clé double qui ouvre et ferme. Clé qui symbolise à la fois l’initiation et la discrimination. N’est pas saint Pierre qui veut.

« Y’a la clé de l’armoire -pour boire

Y’a la clé du tiroir –rouillée

Précieuse entre toutes y’a la clé des cabinets »[4]

Il ne suffit pas d’avoir une clé, encore faut-il savoir s’en servir. D’abord éviter d’être devant une porte ou une fenêtre face à un patient qui s’agite, éviter d’être le dernier obstacle entre l’asile et la liberté. Faut-il ouvrir la porte à ce patient menaçant qui a bousculé tables et chaises ? Faut-il résister au désir de prendre ses jambes à son cou ? Faut-il ouvrir à ce patient un peu triste qui ne pose pas de problèmes ? Et le risque suicidaire, il faut penser au risque suicidaire. Et le jaloux délirant qui ne rêve que de tuer sa femme et son amant. Faut-il lui ouvrir la porte ? Pas d’initiative. N’ouvrir qu’à ceux qui ont la Permission. H.O., HDT, H.L, ASPDRE, ASPDT peu importe. La sortie de l’unité doit être prescrite par le médecin. Le parapluie. Il faut que le parapluie puisse être ouvert. L’idéal serait un protocole. Il faut que je me souvienne de proposer ça à la commission Qualité. Ouvrir, fermer les portes c’est un art. Savoir faire attendre le patient forcément psychopathe qui passe son temps à transgresser nos règles. Les portes, c’est comme le téléphone, il ne faut jamais ni décrocher, ni ouvrir tout de suite. On est occupé, on n’a pas que ça à faire. C’est pas maintenant qu’on doit cotiser 42 ans qu’on va faire du zèle. Ne le répétez pas aux qualiticiens qui nous fabriquent dans leurs bureaux les nouvelles clés, les protocoles, les conduites à tenir qui nous ouvriront demain les voies d’un soin qui tendra à exclure toute réflexion.

Dans l’institution, comme chez les Bambalas, tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, dans l’homme, dans le Royaume, dans le monde est porte. Nous sommes les Gardiens des portes de la nuit. Et la clé qui ouvre et ferme la porte est le symbole du pouvoir et du commandement. De notre pouvoir sur le quotidien. Et on ne va pas y renoncer pour faire plaisir à la HAS !

« Y’a les clés en main

Qui nous mettent sous clé

N’oubliez pas d’en consommer »[5]

De portes en portes ainsi va l’habitus asilaire. On peut nous parler de réseau, de partenariat. Piel et Roelandt peuvent bien s’échiner à nous faire rêver d’une utopie citoyenne, il suffit d’une clé dans la main d’un gardien pour que le pavillon 11, tristement célèbre à Lille, et tous ses cousins germains, qu’ils se nomment UMAP, UPID (notre culpabilité n’est jamais à court d’euphémisme), ressuscitent, et que réapparaissent les tables scellées dans le sol, les couverts en plastique. Les Quartiers d’Agités ont de l’avenir ! Aussi longtemps que le soin se dissoudra dans la surveillance nous aurons besoin de clés. Des clés pour refermer ce qui se fabrique de vie par le délire dans des pavillons que la violence asilaire habite. Des clés pour enfermer la clinique dans des placards hermétiques comme le pratiquaient les Roumains du temps de Ceaucescu. Ce sont des bibliothèques entières qui furent découvertes dans les institutions à la chute du régime. On y trouva des revues de psychanalyse, de psychiatrie en français auxquelles, chez nous, nul ne s’abonne plus. Des clés pour éviter de penser. Des clés pour plonger à chaque fois dans l’identification projective. Des clés pour empêcher la vie d’entrer dans nos asiles. Des clés pour rester en intra, bien au tiède dans notre dedans. Oui, mais nous sommes orientés rétablissement ! Les portes de votre unité sont ouvertes ? Les personnes concernées ont les clés de leur placard ? Circulez…

Les Etats Généraux de la psychiatrie l’ont bruyamment rappelé, à Montpellier, en juin 2003 : « L'humanisme d'une société se mesure à l'aune du respect qu'elle doit à ses individus souffrant de pathologie mentale comme aux conditions qu'elle réserve à ceux qui les soignent, à la qualité des lieux d'accueil qu'elle leur doit comme à la qualification des professionnels concernés. »[6] Modernisme oblige, les clés ont beau avoir été remplacées ici ou là par des caméras, des cartes magnétiques, ou des bracelets, cela ne renforce en rien le respect que nous avons pour les fous. Si la psychiatrie est une discipline médicale comme les autres, elle n’en est pas moins la seule où l’on enferme pour leur bien, forcément, ceux que l’on soigne. Et l’on peut bien se proclamer urbi et orbi disciple d’Henri Ey, la folie, en tant que pathologie de la liberté de l’autre, atteint surtout ceux qui se proclament soignants.

« Y’a la clé des champs –c’est grand

Y’a la clé anglaise- c’est mode

Y’a la clé des coffres de chez Rothschild »[7]

Et n’allez pas croire que dans la cité, ce soit mieux. Comme s’il suffisait de prendre la clé des champs pour que les réflexes archaïques disparaissent. Les voisins de telle moderne clinique parisienne, installée au cœur de Paris, se plaignent du bruit que font les patients isolés lorsqu’ils frappent dans les murs. Ils n’en dorment plus et iront bientôt consulter au CMP tout proche. Le CMP, justement parlons-en. C’est ouvert, mais n’oubliez pas de prendre le numéro du digicode pour pouvoir entrer. C’est ouvert, mais munissez-vous d’une carte d’identité à jour, que l’on vérifie que vous êtes bien du secteur. N’oubliez pas votre carte vitale, autre clé d’entrée dans le système de soin. D’ailleurs c’est noté sur la porte d’entrée : « Présentez votre carte vitale à l’entrée ».

Au CATTP, on a supprimé les clés, ne reste plus que celle des cabinets. Soignants et soignés ne s’assoient pas sur les mêmes lunettes. A croire que la schizophrénie est une MST qui s’attrape sur les toilettes. Dans l’appartement thérapeutique, les soignants ont les doubles de toutes les clés et ne se privent pas de s’y rendre en douce pour voir si tel ou tel résident ne trafique pas de l’herbe qui fait rire.

« Y’a la l’ecclésiastique – c’est drôle

Y’a la Cléopâtre –quel pif

Y’a l’esprit et la lettre des clés »[8]

Toutes les hospitalisations de Virginie l'ont été sous contrainte. Lorsque l'unité était fermée, elle se tenait près de la sortie, le dos contre le mur et demandait à tous ceux qui passaient de la laisser passer, de lui ouvrir la porte. Elle était là par erreur. Elle avait un rendez-vous urgent, il fallait à tout prix qu'elle s'y rende. Infirmier référent à l'hôpital de jour qu'elle fréquentait quand ses troubles ne prenaient pas le dessus, je passais alors la voir régulièrement et j'entendais sa demande, identique à chaque fois. Les infirmiers de l'unité firent un gros travail pour ouvrir les portes de l'unité en permanence. Chacun était le garant de cette ouverture. Lorsque Virginie dût être réhospitalisée dans ce service aux portes ouvertes, je passais donc la voir comme à chaque fois. Je la trouvais dans la même position, avec la même demande. Un brin provocateur, je lui fis remarquer que la porte n'était plus fermée, que rien ne s'opposait donc à ce qu'elle sorte. Elle me regarda comme si j'était devenu subitement stupide :  " Vous ne voyez pas que je ne peux pas toucher la poignée de la porte. Si je le faisais ça provoquerait un courant électrique qui me viderait de toute énergie. C'est Hermes Trismegiste qui m'a condamné à ça. Je ne peux pas sortir." Virginie ne faisait pas de différence entre porte ouverte ou fermée, elle était d'abord enfermée dans sa tête et aucune clé ne pouvait l'en libérer. 

Au Japon, la clé est un symbole de prospérité parce qu'elle ouvre le grenier à riz mais rien n'interdit de penser que la nourriture qu'il contient est avant tout spirituelle. Le pouvoir des clés est celui qui permet de lier et de délier, d'ouvrir ou de fermer le ciel. Selon les alchimistes, les clés permettent de coaguler et de dissoudre. Nous comprenons bien que Virginie ne puisse choisir entre l'un et l'autre.  

« Si tout le monde jetait sa clé 

Comme dirait mon copain Gébé

Ça foutrait le plus joyeux de tous les merdiers »[9]

La seule clé qui devrait compter est celle des rêves. Que me raconte Paul quand il m’explique qu’il était tout habillé de noir et que dans son rêve des enfants le bombardaient de couleurs ?  Que me raconte Paul quand il rajoute qu’il a sorti un fusil à pompe de son imper et qu’il a inondé à son tour les enfants de couleurs ? Il vient de traverser une période de violence et m’offre ce rêve comme un épilogue à cette séquence de soins. Qui a la clé du rêve sinon le rêveur ? Je rêve d’une psychiatrie sans clé, sans porte fermée, sans chambre d’isolement, ni contention. Cette psychiatrie existe, et ce n’est pas un joyeux merdier. Au CHBD à Laragne, les unités sont ouvertes. Non seulement les chambres d’isolement n’ont pas droit de cité mais chaque patient a la clé de sa chambre qu’il porte autour du cou. Lorsque je vais visiter un des patients dont je suis référent, c’est pour moi un grand bonheur de frapper à la porte de sa chambre et d’attendre qu’il veuille bien m’ouvrir. Au moins, suis-je sûr d’être le bienvenu. Au moins peut-il réguler, à sa façon, sa présence aux autres. Nous n’avons guère plus de sorties sans autorisation qu’ailleurs et plutôt moins de violence. Bien sûr, de nombreuses pétitions ont été faites par soignants et soignés pour que la direction consente à investir dans ces clés. Bien sûr, il a fallu quelques années pour que ce projet aboutisse. Bien sûr, cela ne fait pas de notre établissement un lieu parfait. Mais au moins pouvons-nous consacrer le temps que nous ne perdons pas à ouvrir et fermer les portes au soin. Si vous croisez un jour dans les rues de Gap ou de Laragne, un homme ou une femme étrange avec une clé autour du cou, n’allez pas imaginer qu’il ou elle fait partie d’une secte. Ce n’est qu’une personne en souffrance psychique qui se promène, qui participe à un tournoi de pétanque et qui ensuite rentrera dans son unité.

Dans les contes et légendes, trois clés sont souvent mentionnées. Elles introduisent successivement dans trois chambres secrètes qui sont autant d’approches du mystère. D’argent, d’or ou de diamant, elles sont le symbole du mystère à percer, de l’énigme à résoudre, de l’action difficile à entreprendre, bref des étapes qui conduisent à l’illumination et à la découverte.[10]

Infirmier de secteur psychiatrique, je n’ai d’autre mission que d’accompagner les patients dont je suis référent dans les mystères qu’ils ont à percer, dans les énigmes psychiques qu’ils ont à résoudre, dans les actions complexes qu’ils ont à mener. J’ai moi aussi trois clés : la clinique, l’échange avec mes collègues qui m’aident à trouver la juste proximité, et la conviction qu’il n’y a pas de non humain de l’humain.

Dominique Friard

ISP, CATTP Le Lombard, Gap (05).

 


[1] Béranger F., Le twist des clés, Disque Le monde bouge, 1974.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] « Motion n°1 », Etats Généraux de la psychiatrie, Montpellier, Juin 2003.

[7] Béranger F., Le twist des clés, op. cit.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Chevalier J., Gheerbrant A., Dictionnaire des symboles, Robert Laffont/Jupiter, Bouquins, Paris 2000.

Date de dernière mise à jour : 06/06/2026

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