A la folie

A la folie

Au festival, c’est souvent comme ça. En tout cas pour moi. Une pièce, un acteur, un metteur en scène en amène une autre, presque par association d’idées. Serais-je allé écouter la lecture de Et c’est moi qu’on enferme de Philippa Motte[1] par Claire Nebout si je n’avais vu la pièce A la folie, inspirée à Caroline Loeb par l’ouvrage éponyme de Joy Sorman[2] ?  

Cette pièce je voulais absolument la voir ! Un entrefilet sur un quelconque réseau social avait attiré mon attention. Il fallait que je voie cette pièce, absolument ! J’ai cherché sur l’épais Bottin du off. Compagnie ON PEUT. Théâtre Roseau Teinturiers, la Factory, parfait ! Une pas si petite jauge : 90 places. Quelle heure ? 14 h25. H’mm ça craint.

La rue des Teinturiers est une charmante et étroite petite rue d’Avignon. Elle longe un petit canal semé de roues à aube vieilles de plusieurs siècles. Elle est plantée de restaurants et de théâtres l’été, au moment du festival. On y voit s’écouler le flot ininterrompu des aficionados du théâtre. Amis cyclistes, posez pied à terre, vous ne passerez pas. Le GPS n’y suffit pas. Entre ceux qui prennent leur billet pour une pièce élue et qui filent d’attente, ceux qui sont perdus parmi les ruelles pavées qui en partent et mènent vers le bonheur d’une pièce dans un théâtre quasiment de poche, parfois, les troupes qui tractent, les musiciens, les clowns, les comédiens qui paradent, vantent leur spectacle et une librairie d’objets en tous genre dont des livres, c’est un condensé du festival d’Avignon sur quelques centaines de mètres. L’hiver, un point de deal l’a longtemps occupé. Il y eut même un règlement de compte meurtrier, il y a un couple d’années. C’est dire que le théâtre y a sa place. Pas besoin de s’appeler Koltès pour le savoir. Avec ou sans champ de coton.

Donc, A la folie, nos billets en poche, nous nous mîmes à la recherche de la salle. Madeleine avait trouvé à poser son vélo et devait nous rejoindre.

Je me perds et je vous perds. J’ai écrit plus haut que je voulais absolument voir cette pièce. C’était même la seule pièce du festival que je voulais impérativement voir. Je ne vous ai pas expliqué pourquoi. Il n’est pas sûr que cela vous intéresse mais après tout c’est moi qui écris. Sérieusement, je pense que ça dit quelque chose de mon rapport au théâtre et peut-être, d’une manière plus générale, de celui des infirmiers en psychiatrie au soin.

Sœur de …

Le nom de Caroline Loeb ne m’est pas inconnu et lorsque j’ai vu qu’elle avait mis en scène une pièce sur la folie, mon attention s’est immédiatement éveillée. Je ne la connaissais pas particulièrement ; je ne savais d’elle que ce que savent la plupart des gens qui ont vécu dans les années 1980-1990.  Elle est l’autrice et l’interprète d’un tube très sensuel sorti en 1986 : « De toutes les matières, c’est la ouate qu’elle préfère ». Dans ma mémoire, sa chanson occupe la même place que celle de Guesch Patti, récemment décédée : « Etienne, Etienne » sortie à peu-près à la même période. Très ignorant, je n’ai découvert la richesse de sa carrière de chanteuse et surtout de femme de théâtre qu’en préparant cette chronique. C’est une artiste accomplie, une familière du festival d’Avignon qui y propose régulièrement des spectacles de qualité.  

Quoi qu’il en soit, son nom et le titre de la pièce m’ont ramené près de quarante ans en arrière. Caroline Loeb est surtout pour moi la sœur de … Si elle ne l’avait elle-même mentionnée je n’en aurais pas parler, me contentant de présenter la pièce en laissant de côté mon arrière-cuisine intérieure.

Ce qu’il faut, aujourd’hui, de courage pour simplement énoncer que son frère, récemment décédé, souffrait de schizophrénie ! Les Kennedy, nous l’avons vu, ne l’ont pas eu, ils ont « préféré » cacher dans une maison de brique, enfouie dans les tréfonds du Wisconsin, Rosemary, leur proche, martyrisée par une lobotomie. Ecoutons Caroline : « Mon petit frère, Martin Loeb, qui avait le rôle principal dans le magnifique film de Jean Eustache Mes petites amoureuses, a été diagnostiqué schizophrène il y a cinquante ans, après une double prise d’acide. Ce fut comme un suicide. Il a passé le reste de sa vie entre séjours douloureux en hôpital psychiatrique et traitements lourds aux neuroleptiques. » (Caroline Loeb Ouate ever - Bastille Magazine)

Quarante ans plus tôt

A l’hôpital de jour où je travaillais dans les années 90, j’ai été un des soignants de Martin. Aux tout débuts de ses troubles donc. Je n’étais pas un de ses infirmiers référents, non. Il ne participait pas aux activités que j’animais à l’exception du football du mercredi après-midi mais j’ai eu souvent l’occasion de l’écouter au salon, lors des moments de vacance, entre deux activités, ou lors de marches entre l’hôpital de jour et le Bois de Vincennes. Ces échanges avaient été suffisamment marquants pour que l’affiche de la pièce attire mon regard et réveille quelques réminiscences. Je me suis dit que quel que soit le contenu de la pièce, Caroline Loeb savait de quoi elle parlait. Je me suis dit que sa vision de la folie diffèrerait en profondeur de celle des esthètes qui n’en voient que les (rares) fulgurances en oubliant la souffrance profonde qui broie ceux qui en souffrent. Elle saurait l’inquiétude des familles, peut-être asticoterait-elle les soignants mais ne le méritent-ils pas ? Et puis, il y avait mes souvenirs de Martin. Je les laisserai un peu dans l'ombre mais ils n'en étaient pas moins présents. 

Certaines pièces nous mettent en éveil avant même que nous ne les ayons vues. A la folie, a été l’une d’entre elles. Via Internet, j’ai cherché à en savoir davantage sur la metteuse en scène. C’est là que j’ai découvert tout ce que je sais à son propos. Chemin faisant, je suis tombé sur la notice nécrologique de Martin décédé en mars 2025, à 66 ans. J’ai vu son visage contemporain pour ne pas écrire actuel. Le temps, les neuroleptiques et les toxiques, les épreuves de la vie, les hospitalisations et réhospitalisations, avaient sculpté son beau visage de jeune homme romantique, l’avaient creusé. Mon propre visage s’est également modifié, d’une autre façon, à partir d’autres éléments. Martin vivant aurait-il reconnu le jeune infirmier dans le sexagénaire un peu rond que je suis devenu ? Probablement pas. Malgré les années, quelque chose du Martin d’antan subsistait dans ce visage devenu osseux presque réduit à l’essentiel. Son regard, des expressions, une façon de prononcer certains mots, une forme de fièvre. Martin n’a pas fait que survivre à la psychiatrie et à la maladie, il est devenu peintre et graveur et j’ai pu trouver, sur la toile, un entretien où il explique sa façon de composer ses gravures. J’ai également vu quelques-unes de ses œuvres exposées (« Rampa » au Quai des livres à Bordeaux, en janvier 2018).

Oeuvres martin

Que savons-nous de ce que sont devenues les personnes auxquelles nous avons proposé des soins, à un moment ou à un autre de notre carrière ? La réponse va la plupart du temps de soi lorsque l’on est resté dans le même établissement, dans le même secteur. Ils vieillissent avec nous, en même temps que nous sauf si leur vie s’interrompt précocement, ce qui n’a rien d’exceptionnel. Mais quand, comme moi, on a changé d’établissement et de région ? Martin me donnait des nouvelles du passé. A quarante années d’écart. Quelque chose d’un lien subsiste, même si encore une fois, je n’ai pas été une personne importante dans son lien contraint avec la psychiatrie. Je ne l'ai jamais revu. Nous avons partagé quelques moments. La psychiatrie change-t-elle quelque chose à l’affaire ? Probablement. Je suis heureux qu’il n’ait pas renoncé à créer, que ses ressources artistiques aient trouvé à s’exprimer. Malgré les troubles, malgré la maladie. Je n’ose imaginer les souffrances qu’il a dû traverser pour suivre ce chemin mais je le vois souriant (heureux ?), dans sa galerie, avec ses œuvres exposées sur les murs. Peut-on nommer cela du rétablissement ? Je n’en sais rien. Mes représentations m’amènent plutôt du côté de la résistance, du côté d’une force que la maladie n’épuise pas voire parfois attise. Tuesday Lopsang Rampa donc. Et soutenir ces forces quoi qu’il arrive. C’est là qu’est la vie.

Reprenons les propos de sa sœur dans le dossier de presse de la pièce : « Il est essentiel de sortir ces paroles des lieux médicalisés ou du cercle intime des familles. Aujourd’hui, de plus en plus de patients vivent à l’extérieur, avec des proches souvent démunis face à l’absence de formation ou de soutien. La question des aidants est cruciale. Nous avons tous besoin que ces pathologies soient mieux comprises, moins stigmatisées – pour les malades, leurs proches, mais aussi pour le regard collectif. J’aimerais apporter ma voix et mon expérience à cette nécessaire évolution des mentalités. La représentation des schizophrènes dans les médias est trop souvent erronée, réduite à des clichés de violence ou de dangerosité, alors que, paradoxalement, la majorité des violences familiales ne sont pas le fait de malades mentaux. Je suis disponible pour des rencontres, des débats, en amont ou à l’issue des représentations, pour partager mes connaissances et entendre celles des autres. » ALAFOLIE_dossier_A4_WEB-1.pdf

A la folie

A la folie, la pièce

Retournons rue des Teinturiers. La chaleur est terrible, attisée par tous ces corps qui se frôlent, se croisent, se percutent parfois. D’abord, trouver la salle. On y entre par une des ruelles qui coupent la rue des Teinturiers : Rue de la Tarasque ou rue du Puits de la Tarasque ? Je fais trois fois le tour du quartier avant de trouver la bonne file d’attente. Madeleine a fini par nous rejoindre.

« T’as pas une clope ? »

Un spectateur, assis à côté d’elle, se lève et quémande une cigarette à Madeleine, interloquée. Il quitte la rangée de fauteuils. Nous le retrouvons, quelques instants plus tard, sur la scène. Mourad Boudaoud, un des comédiens. La scène est petite, trop. On sent que les comédiens y sont à l’étroit. Une table, deux chaises, une salle d’attente avec quelques autres chaises. Un portant avec les vêtements que les comédiens endossent, quasiment au vol. C’est cheap. C’est pauvre comme une certaine psychiatrie. Comme elle le fut dans les années 90. Et comme elle l’est encore, aujourd’hui, dans certains lieux abandonnés de psychiatrie à l’hôpital général. Que la Santé Mentale soit une grande cause nationale n’y change rien. Bref. Trois patients assis sur des chaises dans un couloir, une salle d’attente où l’on n’attend. Une infirmière, en blouse, prépare des médicaments. Ils soliloquent, perdus dans leur monde.

Ce qui me frappe d’emblée, c’est combien tout cela résonne juste. Les comédiens ne jouent pas les fous, ils sont comme possédés par leur discours. C’est la patte de la metteuse en scène. Ils sont assis côte à côte mais ne se parlent pas. Ils soliloquent. Gigi Ledron, Mourad déjà cité, Claire Nebout (puis Cécile Chatignoux) et Caroline Loeb, les comédiens ont trouvé la juste manière d’incarner leurs personnages, qu’ils soient malades, infirmières, ASH ou aide-soignante. Ils se partagent les différents rôles qui se distinguent qui par un bonnet, des chaussons en forme de licorne, un sweat à capuche ou un pull bariolé. Chaque personnage a une démarche, une voix, une manière d’habiter son corps. Les patients ralentis, hébétés parfois, explosifs lorsqu’ils énoncent la vérité qui s’impose à eux avancent dans une temporalité floue. On imagine qu’ils pourraient tenir quasiment les mêmes propos dix ans plus tard, comme si le temps des horloges s’était arrêté. Les soignants, eux, courent. Pas tous certes. Toujours pressés, toujours en tension, dépassés, tentant d’être présents mais pas trop. Les récits se croisent, se répondent parfois, se percutent.

Ai-je rappelé que la pièce est tirée de l’ouvrage de Joy Sorman A la folie ? C’est égal, je le rappelle. La mise en scène le suit d’assez près même si Caroline a rajouté un personnage, Valentin, qu’elle présente comme l’alter ego de Martin. « Je suis un holocauste. Mon cœur brûle. Les médicaments me tuent. Je meurs de fatigue et de tristesse. Ils m’ont interdit de fumer. Je n’ai plus le droit à rien, ni café, ni bière, ni joints. Et maintenant plus de sucre. Il parait que je risque le diabète. Je les soupçonne de meurtre. Ils jouent avec ma tête comme avec un ballon. Je suis au bout du rouleau. Il n’y a plus de rouleau. Je chevauche le vide. Papa me prive de tout ce que j’aime. C’est atroce. L’autre jour il m’a dit « Tu n’as aucune liberté. » Il m’a dit « Tu vas très mal ! » J’en peux plus de ce Dieu ! Qu’est-ce qu’il me veut à la fin ?! Mon fils me compte toutes mes cigarettes. Après tout ce que j’ai souffert, ils me comptent chaque respiration. Mon fils me tue à petit feu. La dernière fois il m’a dit que j’étais une larve. Il m’a aussi dit « Quand on veut on peut. » Papa est venu me voir hier. Il m’a engueulé. Il a trouvé que je n’étais pas assez présent. Il dit que je ne m’intéresse à rien. Il dit qu’avec moi on ne peut pas avoir de conversation. Je surfe sur la vague du mal. Comme c’est grave la vie. On ne peut pas tout dédramatiser. »

L’absence d’ordinateurs me frappe. Non pas que le cliquetis permanent du clavier me manque mais il me semble que la psychiatrie scientifique et apostolique d’aujourd’hui regarde davantage les écrans que les patients. Qu’il s’agisse de coter les réponses à une échelle nécessairement validée, de rentrer des données que personne ne prendra en compte sauf s’il s’agit de s’en servir pour réaliser des économies ou de simplement faire écran avec les patients. Il est des services qui ressemblent à des tours de contrôle. Des blouses blanches derrière des écrans et les patients de l’autre côté de la vitre à déambuler ou à attendre Godot. La psychiatrie qui nous est présentée ici, le microcosme que nous découvrons possède encore quelque chose de relationnel, d’humain, avec toutes les maladresses que cela suppose. Les protocoles ne semblent pas encore dicter leur loi d’airain aux soignants et aux patients.

Bien sûr, en tant que soignant, certains moments me parlent plus que d’autres. J’en perçois la profonde justesse.

Une infirmière écoute un patient, peut-être est-ce un entretien ? Le patient raconte un passage éprouvant de sa vie. A un moment, il pose sa main sur le poignet de l’infirmière, comme pour chercher du réconfort. Celle-ci se lève brutalement : « Ah non, vous ne me touchez pas, je veux bien être gentille mais je ne veux pas être touchée. »

C’est Noël, une soignante appelle les patients présents pour décorer le service : « Allez mes chéris, venez m’aider ». Elle pose des guirlandes qu’elle tire d’un carton qu’un patient assis tient. Ce sera sa seule participation. Elle prépare le goûter de Noël sans réellement s’adresser aux patients, sert les boissons, sort le cake aux fruits, le coupe puis s’en va et laisse le groupe seul. Elle revient quelque temps après pour débarrasser. « Ce n’est pas tous les jours Noël, hein ». En quelques minutes, on mesure l’absence de certains soignants à ce qu’ils font. Ils font mais n’y sont pas. Combien en ai-je vu se comporter de cette façon ? Le faire plus que l’être.  Privilégier ce qui peut se cocher.

La pièce n’est pas uniquement critique à l’endroit des soignants. De jolis moments nous sont présentés, tel par exemple cette scène où une ASH lime les ongles d’un patient. Certains soignants s’expriment, racontent la suppression de la formation d’infirmier de secteur psychiatrique et ses conséquences sur la vie de l’institution et sur le soin lui-même. Il plane un regret sur la pièce. 

Ecoutons Barnabé, l’aide-soignant : « On me trouve bizarre parce que je ne fais pas de différence entre ma vie dehors et ma vie ici, je ne compartimente pas pour me protéger de la dureté de la psychiatrie, comme font les autres, ou comme ils disent qu’ils font, car ce ne sont peut-être que des mots et des postures. Que je sois dans le bus, chez moi, avec les patients, c’est un même mouvement, un même monde troué, une même vague. Je ne laisse jamais rien derrière moi ni de côté, je parle toujours la même langue, j’aime mes amis et j’aime les malades. Je suis comme un veilleur ou un démineur – on observe les patients dans leur quotidien, les changements de comportement, les effets secondaires des médicaments, ce que ne peuvent pas faire les médecins, et on calme les conflits qui éclatent à longueur de journée, les crises provoquées par l’anxiété. Le plus urgent c’est d’établir un lien de confiance, l’essentiel c’est l’affectif. Les patients sont privés de leur famille, de leurs amis, de leur conjoint, nous sommes les derniers à pouvoir leur donner de l’affection. Si nous refusons de les aimer, ils en crèveront. Vous savez, une étude a été menée sur les bébés abandonnés pendant la Seconde Guerre mondiale, des nouveau-nés qui recevaient des soins strictement matériels, ils étaient nourris, lavés, habillés, mais ne recevaient aucune marque de tendresse, étaient privés de tout contact physique, de toute vie affective, et ils en mouraient ; correctement alimentés, exposés à des températures viables, mais s’éteignant les uns après les autres. Avec les patients c’est la même chose, il nous revient de les maintenir en vie. Ce ne sont pas les psychiatres qui peuvent s’en charger, les psychiatres ne tiennent pas la main, n’offrent pas de cadeau d’anniversaire, ne savent pas quel est le chanteur préféré de leurs patients. Moi je sais que Bilal adore Michael Jackson et qu’il souffre de ne plus pouvoir l’écouter sur son portable confisqué au moment de son admission il y a quelques jours, c’est mon boulot de le savoir, de traquer sa peine dans les moindres détails, dans ses goûts et ses habitudes. »

Le portrait de la psychiatrie et de ceux qu’elle concerne, à un titre ou à un autre est riche, contrasté, complexe. Une pièce (je n’ose écrire un spectacle) à voir donc, en équipe peut-être, pour en reparler, pour associer, pour réfléchir à l’image de nous-mêmes qu’elle nous renvoie en ces vaines années jumelles de Grande cause nationale. A notre responsabilité collective.

Une causalité complexe

Comment devient-on fou ? Est-ce que ça s’attrape la maladie mentale ? C’est dans les gènes ? Dans le cerveau ? On aurait le corps mal fagoté, il y aurait un truc quelque part qui ne serait pas rangé comme il faut, qui n’interagirait pas tel qu’il le devrait avec d’autres trucs, dans la tête ou dans les intestins ? On naîtrait potentiellement fou ? Avec une vulnérabilité qui ne demanderait qu’à s’exprimer ? Il y aurait une différence de nature plus que de degré entre les fous et les autres ? Certains en sont convaincus. Dur comme fer. Rosemary Kennedy et bien d’autres nous ont montré où ça mène parfois. A moins, à moins que tout ça ne soit lié au social. Ce serait la société qui rendrait fou. Il faudrait changer la société, modifier les interactions sociales, les soigner pour que la maladie mentale sinon disparaisse du moins se raréfie. Il faudrait apaiser les relations au sein du monde du travail, faire en sorte que ce ne soit plus la lutte de tous contre tous, que ceux qui ne sont pas assez productifs ne soient plus mis sur la touche, au bord du suicide parfois. Certains s’y sont employés. L’utopie s’est vite transformée en une autre forme de tyrannie. Et l’on nous expliquait que dans les kibboutz il n’y avait pas de désordre psychiatrique, que dans la société communiste chacun avait sa place et que la maladie mentale y était inconnue. Foutaises ! Propagande ! Et si, c’était l’organisation du psychisme qui en était la cause ? Non pas le corps, non pas la société mais la psychologie (le psychisme) d’une personne telle qu’elle s’est fabriquée dans les rencontres précoces avec son environnement familial, avec des traumatismes, des complexes ? Il faudrait alors l’écouter, remonter le fil des expériences vécues, se rapprocher de l’expérience intime de chacun. Les psychanalystes, les phénoménologues et les rogériens expliquent ça très bien. C’est long et au fond, ça coûte cher. C’est difficile à comprendre comme si les histoires de neurones, de médiateurs chimiques, de territoires du cerveau étaient simples ! Comme si les interactions familiales étudiées par les systémiciens l’étaient !

Trois grands ordres de cause qui interagissent. Bien sûr on peut s’opposer, argumenter, s’étriper sur la part respective de chacune d’entre elles et d’ailleurs c’est ce que nous faisons. Il n’empêche qu’un être humain c’est un corps (et donc un cerveau), un esprit (un psychisme) qui ne se réduit pas aux productions du cerveau et un environnement qui contribue à modeler l’un et l’autre. Le soin devrait prendre en compte ces trois dimensions. L’enfermement ne soigne personne, pas plus que les psychotropes ne constituent à eux seuls une panacée. Une personne rétablie même avec un traitement efficace rechutera si elle n’a pas de logement, si elle est rejetée dans les marges de la société, si son traitement n’est pas remboursé par les organismes sociaux ou s’il n’est plus disponible en raison de choix stratégiques des fabricants de médicaments. Il faut que la personne en souffrance puisse rencontrer une présence, une épaisseur ce qu’elle n’obtiendra pas avec des applications aussi sophistiquées soient-elles. Trois fils à tenir. En permanence.       

Pas de causalité unique donc mais des intrications de cause, des interpénétrations, de la singularité. Pourquoi devrait-il d’ailleurs y avoir une cause unique qui rendrait compte de toutes les manières d’être fou, de souffrir d’un trouble psychique ? Les causes de la guerre, quelle qu’elle soit, sont multiples. Chaque guerre a les siennes entre la montée du nationalisme et de l’impérialisme, le progrès scientifique et l’accumulation des stocks d’armes, les systèmes d’alliance, la crédulité des peuples, le machiavélisme ou l’habileté de certains dirigeants, la raréfaction des matières premières, etc.  

 S’il fallait retenir une leçon d’A la folie ce serait que la maladie ne définit pas l’homme. Il y a autant de manières de vivre un trouble psychique qu’il y a de personnes qui en souffrent. Au-delà d’un nombre finalement restreint de symptômes, chacun s’en débrouille à sa façon avec l’appui plus ou moins lâche de son entourage et des soignants. Les personnes en souffrance psychique n’ont pas besoin qu’on les juge, elles ont besoin d’être soutenues dans ce qu’elles mettent en place pour vivre une vie la plus riche possible. Il s’agit d’être ni trop près, ni trop loin mais présents, d’une présence malléable qui s’adapte aux moments qu’ils traversent. Les suivre pas les précéder. Le service public de psychiatrie gagnerait à s’organiser autour de cette nécessité.  

La schizophrénie ne définit pas Martin. « Quand Caroline parle de lui, elle évoque surtout sa présence. « Il avait un rapport au monde très brut, douloureux, et, tout à coup, il sortait des phrases poétiques qui me scotchaient, comme “La peinture est mon sang” ou encore “Je chevauche le vide”. » [… ] La pièce est nourrie par les dix dernières années passées à ses côtés et, surtout, par la période du covid, lorsque chaque jour elle traversait un Paris désert pour aller le voir. « Il me disait “Tout le monde me copie”, amusé de voir la planète entière découvrir à son tour une forme de confinement qu’il connaissait depuis longtemps. » Caroline Loeb Ouate ever - Bastille Magazine 

Martin

Pour finir laissons encore la parole à Caroline, sa sœur : « De plus en plus de voix s’élèvent – artistes, journalistes – pour briser le silence : Intérieur nuit de Nicolas Demorand, Et c’est moi qu’on enferme de Philippa Motte, Un frère de David Thomas, Inconstance le spectacle de Constance, ou encore le très bon documentaire diffusé récemment sur M6, Santé mentale : briser le tabou. En cette année 2025, où la santé mentale est déclarée Grande cause nationale, j’aimerais m’inscrire dans cette dynamique de visibilité, pour participer à faire évoluer les mentalités. Le théâtre, mon lieu de création privilégié, me semble l’outil idéal pour aborder cette question sensible, transmettre ces voix et ces émotions." ALAFOLIE_dossier_A4_WEB-1.pdf

 

Dominique Friard 

 

[1] Motte P., Et c’est moi qu’un enferme, Editions Stock, Paris, 2025.

[2] Sorman J., A la folie, Flammarion, Paris, 2021.

Date de dernière mise à jour : 19/07/2026

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