"Je veux la C.I."

"Je veux la C.I."

Il n'est pas toujours simple de trouver le déclic qui va permettre de désamorcer une situation de tension qui conduit inévitablement vers l'isolement. Anne nous en fait le douloureux récit. 

Enfant battu

Christelle a 24 ans, elle est l’ainée d’une fratrie de quatre enfants ; trois sœurs (dont une qui serait décédée à l’âge de 3 mois d’une mort subite) et un demi-frère côté maternel. Depuis son enfance, elle vit dans un contexte familial violent ; sa mère la battait, son père boit. 

Quand elle a 12 ans, la famille éclate : ses 2 petites sœurs sont placées en famille d’accueil en raison des violences de la mère. Son père a quitté la maison, sa mère vit alors en concubinage et donne naissance à son demi-frère. La mesure de placement ne s’applique pas pour Christelle qui reste au domicile de la mère car à ce moment elle est scolarisée en internat.

A 12 ans elle dit avoir été violée  et battue, à deux reprises par son beau-père. Sa mère n’a  jamais reconnue ces dires (le beau- père décède en 2002 d’overdose).

Le lien avec ses sœurs placées se détériore, elle est rejetée. Parallèlement, elle s’attache beaucoup à son petit frère, qui devient un objet de chantage entre Christelle et sa mère.

A 15 ans, première TS médicamenteuse puis par scarification; depuis le même scénario se répète sans cesse, à une fréquence élevée.  Ses passages à l’acte se caractérisent par l’apparition d’un état d’angoisse soudain (avec parfois des manifestations somatiques théâtrales), un appel, une impossibilité de verbaliser, et un passage à l’acte impulsif, solitaire et spectaculaire (Scarifications profondes, médicaments et OH, automutilations par fractures des pieds et des mains, et strangulation depuis 2004, l’année ou sa mère se remarie.).

Depuis ses 18 ans elle est hospitalisée quasi continuellement à Montperrin  en H.D.T avec de fréquentes mise en chambre d'isolement (C.I.). Ses Hospitalisations sont ponctuées par de courts séjours en foyer, un séjour de 8 mois en Hollande chez sa tante qui s’achève avec un viol par le copain de sa tante, puis une période de 2 ans où elle s’est mariée et vit en Ardèche d’où elle fuit le domicile conjugale en raison de violences.

Clinique : soucieuse de son apparence physique, elle prête beaucoup d’attention à ses ongles, sa coiffure, son maquillage et ses vêtements. Se livre à une sorte d’errance sexuelle, multiplie les partenaires dans l’espoir d’une relation stable. Elle semble emprunter à son entourage des schémas, des images, et comme si elle n’était qu’un reflet qu’elle met en scène de façon plaquée. Un peu comme si elle vivait par procuration, sans identité propre. Parfois elle s’approprie les objets en les volant, sans culpabilité. Les tensions relationnelles qui en découlent débouchent sur des violences, un viol ou un passage à l’acte, et une fuite dans un autre lieu.

On retrouve aussi de nombreuses manifestations somatiques le plus souvent il s’agit d’une problématique retenir-évacuer, comme une constipation qui peut aller jusqu'à l’occlusion ou un globe vésical ; et à l’opposé des diarrhées nécessitant une réhydratation parentérale ou des épisodes d’incontinences nocturnes et diurnes.  Des grossesses et avortements. (2 IMV)

La demande de Christelle à l’égard de sa mère est toujours la même : « reconnaitre qu’elle m’a battue et que son copain m’a violé », et  qu’elle ne l’empêche pas de voir son petit frère. Elle recherche et repère auprès du personnel soignant  féminin : « la douceur, l’amour, la tendresse ». Elle leurs écrit des lettres pour leur dire qu’elles sont « belles », que leurs « enfants ont de la chance ».

Vignette clinique

Il est 20h, les patients ont terminé de diner, nous nous asseyons dans la tisanerie pour se poser et manger un peu.

Christelle vient nous voir et me dit :

« Je veux te parler à toi ou à Nataly 

-  Christelle, il est 20h, c’est bientôt la relève, on discutera demain, çà peut attendre demain. 

- Non."

Silence

« On finit de manger et on se voit après » dit Nataly.

Silence

« Bon, très bien ! » dit Christelle d’un ton exaspérée. Puis elle monte dans sa chambre d’un pas décidé.

Je sens alors l’urgence de sa demande, et j’ai le sentiment d’avoir raté le coche. Dix minutes plus tard, je monte avec une de mes collègue la voir dans sa chambre ;  elle est assise au bord du lit la tête entre les mains

« Que se passe-t-il  Christelle ? »

- Rien. 

 - Que voulais-tu nous dire ? »

- Je veux la Chambre d'isolement.

- Que s’est-il passé ? 

- Rien. Je vais péter les plombs. 

« Allez viens Christelle, on descend, on va en discuter en bas »

Elle accepte de descendre et esquisse un sourire.

« Pourquoi veux- tu aller en C.I ?

- Pour me protéger de moi-même. 

- En quoi la C.I. te protège-t-elle ? Il y a quelques mois tu t’étais strangulée en C.I. avec un lambeau de drap. 

- C’est pas pareil

- Qu’est-ce qui n’est pas pareil ? 

- Je me connais quand même, je sais que je vais faire une connerie.

- On peut en parler. 

- Non, quand mon cerveau se bloque il n’y a rien à en tirer. Je ne veux pas parler. 

- Veux-tu le traitement si besoin ? 

- Non.

- On en reparlera demain si tu veux.

- Ce sera trop tard ».

Je me sens aculée, impuissante.

« Allez, on rentre Christelle », et je ferme à clé le jardin derrière moi.

Elle me regarde en souriant.

"Je ne vais pas m’enfuir" et remonte dans sa chambre.

Il est 21heures, c’est la relève, j’informe mes collègues de la situation et appelle le médecin de garde. Ma collègue monte immédiatement la voir pour l’en informer et la trouve strangulée avec une ceinture à paillette, elle retire les nœuds et redescend avec elle dans l’attente du médecin.

Elle sera mise en C.I. au cours de la soirée dans un autre pavillon.

 

Anne Baqué

Infirmière, Montperrin

 

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