Autopsie "psychologique" d'un suicide

Autopsie « psychologique » d’un suicide

Nicolas de Staël

Les trois derniers jours du peintre Nicolas de Staël, racontés par Edouard Dor, nous offrent l'occasion d'une autopsie psychologique qui permet de répérer quelques signes évocateurs d'un passage à l'acte. 

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L’autopsie psychologique est une méthode adoptée dans les années soixante pour tenter d’approcher les caractéristiques psychiques et psychosociales des sujets qui se sont suicidés. A la fois outil clinique et outil de recherche, elle permet, en récoltant un maximum de données sur le sujet, les circonstances du décès, de mettre au jour les raisons du suicide dans le but de réaliser une analyse de facteurs de risque.

Edouard Dor n’est pas soignant, il est journaliste et essayiste. Grand reporter, rédacteur-en-chef à RFI, fondateur et directeur général de la radio O’FM, il est également co-fondateur des éditions « Espaces & Signes ». Dans ce cadre, il est l’auteur de plusieurs essais sur l’art. Il nous intéresse, ici, par un de ses ouvrages dédiés au peintre Nicolas de Staël.[1]

Seul dans son atelier d’Antibes  face à la mer, Nicolas de Staël peint en trois jours (du 14 au 16 mars 1955) une toile géante de trois mères cinquante sur six, Le Concert, puis il se jette dans le vide. Dans ce gigantesque tableau, Edouard Dor tente de retrouver les traces des tourments qui ont conduit Nicolas de Staël à se donner la mort. La démarche de Dor n’est pas ouvertement psychologique même s’il a son hypothèse : la mort du peintre serait contenue dans le tableau même, soit une démarche de critique.

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Nicolas de Staël

Les soignants n’étant pas tous férus de peinture, il convient de présenter Nicolas de Staël. Le baron Nikolaï Vladimirovitch Staël von Holstein (1913-1955) est donc un peintre français  d’origine russe. Sa carrière de peintre s’étale sur quinze ans (1940-1955) et comprend plus d’un millier d’œuvres, influencées par Cézanne, Matisse, Van Gogh, Braque, Soutine et les maitres néerlandais tels que Rembrandt, Vermeer et Seguer.

Né en Russie donc, juste avant la révolution russe, ce fils d’un éminent général tsariste, émigre avec ses parents en Pologne en 1919. Il étudie à la Royal Academy for Arts and Sciences de Bruxelles,  avant de voyager à travers l’Europe et de s’installer à Paris. Dans les années 1930, il organise des expositions de ses premières œuvres et entre en 1939 dans la Légion étrangère où il reste deux ans.

Au début des années 1940, il commence à peindre des compositions abstraites, inspirées par ses rencontres avec Robert Delaunay (1885-1941) et Georges Braque (1882-1963). Après avoir souffert du dénuement, Il connaît petit à petit, un succès critique grâce à ces œuvres souvent exposées tout au long de la décennie. Il déménage avec sa famille à Nice et continue à peindre des compositions achetées par de grands collectionneurs internationaux. Cette soudaine opulence le déstabilise. Vers la fin de sa carrière, il se tourne vers la représentation, peint des natures mortes à l’imagerie naturelle mais conserve sa technique à empâtement, caractéristique de son style.  À partir de 1954, il s'installe dans le Midi, à Antibes après un séjour à Ménerbes dans le Vaucluse. La redécouverte de la figure, de la nature morte, du paysage est vécue par lui comme une libération. Peu à peu, il abandonne la truelle, reprend le pinceau, étend la pâte, la rend fluide, transparente, se fait de plus en plus sensible à la lumière du jour - alors que jusque-là il peignait surtout de nuit, à la lumière artificielle. Les commandes se succèdent. En 1954, il peint trois cents toiles (son catalogue en comporte un peu plus d'un millier). En 1955, au plus fort de son succès critique et financier, de Staël, qui souffrirait de dépression, se suicide. Son travail a fait l’objet de nombreuses rétrospectives à travers le monde, dans des institutions telles que le Grand Palais et le Centre Pompidou à Paris, la Philips Collection de Washington D.C. et le Musée Picasso d’Antibes.

Série les peintres et la lumière de Provence : Nicolas de Staël (3) - Bing video

Ses trois derniers jours

Edouard Dor nous raconte donc les trois derniers jours de Nicolas de Staël, tels qu’ils ont pu être reconstitués par ses amis et sa logeuse.

« De retour à Antibes, Nicolas se met au travail sans tarder : il assemble, dans l’atelier de la tour, deux grands châssis de 3,50 mètres de haut sur 6 mètres de large. »

Il voit Jeanne, la femme dont il est désespérément amoureux, et tous deux conviennent de se revoir une semaine plus tard.

Pendant le week-end des 12 et 13 mars, Staël multiplie les dessins préparatoires à son futur tableau.

Le 14 mars, il fait un saut à Spéracèdes pour montrer ses esquisses à son vieil et fidèle ami Jean Bautet et recueillir son avis. Il retourne à la tour, bascule un grand châssis à terre et commence à étaler largement du vermillon sur la toile tendue. Il mange une soupe. Au téléphone, Jeanne lui dit que finalement, elle ne passera pas le voir.

Le lendemain, mardi 15 mars, Staël continue dans la tour à travailler au Concert (le nom de la toile). A la mi-journée, « il croise sur les remparts Romuald Dor de La Souchère, le conservateur du musée Grimaldi d’Antibes. Peut-être lui parle-t-il du tableau en cours destiné à l’exposition prévue en juillet dans le musée ? Dor de La Souchère le prend en photo : il fait plein soleil et Nicolas sourit à l’objectif. Lunettes aux verres teintées sur le nez, chemise blanche au col ouvert, pull-over aux manches remontées et pantalons sombres, il ppose devant le château Grimaldi, dans une attitude douce, comme nonchalante, les bras croisés et la tête légèrement inclinée sur le côté. »[2]

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Banalité du quotidien. On n’en parlerait même pas si … Et chacun de se demander si le geste fatal était prévisible donc évitable la dernière fois que l’on a vu le futur suicidé. « Il avait l’air calme et détendu, raconte Dor de La Souchère. Nous avons souri ensemble. Je l’ai photographié … et je n’ai pas vu passer entre nous l’invisible destin. » Qu’en termes choisis la chose est dite … Ou plutôt pas dite. « Dans la journée, Nicolas consulte un ami sur les conséquences juridiques d’un décès accidentel. Puis de retour à son atelier des remparts, il brûle des lettres. « La cheminée tournait à plein régime, raconte sa logeuse. Je  pensais qu’il brûlait des brouillons (ce qui lui arrivait souvent De Staël détruisait autant de toiles qu’il en produisait) ou des esquisses. En fait il  brûlait tous ses papiers … » [3] Si un soignant avait été présent, tous ses signaux auraient été rouges vif. Dor de La Souchère ne repère rien mais le suicide s’annonce avec la question posée à l’ami sur le décès accidentel. La destruction de ses papiers annonce la fin prochaine du peintre. Que rien ne reste. Ou presque. « Tous ses papiers, sauf les lettres de Jeanne … Qu’il va remettre à son mari en lui disant : « Vous avez gagné ! » En revenant, il absorbe un flacon de véronal, qu’il vomit. » [4] Il ne brûle pas les lettres de son amoureuse impossible, il rend ses lettres, à elle, au mari, au fond peu importe. Il renonce. Le mari a gagné, Nicolas a perdu. Nicolas est perdu. Le véronal qu’il ne réussit même pas  à  garder signe aussi cette défaite-là mais son tableau …

« Mercredi 16 mars, le soleil brille sur Antibes, la température y est douce. Dans son atelier des remparts, Nicolas continue de brûler des papiers. Puis il écrit trois lettres. »[5]  Testamentaires ?

L’une à son marchand, Jacques Dubourg : « ... Je n’ai pas la force de parachever mes tableaux. Merci de tout ce que vous  avez fait pour moi. »

La deuxième lettre est destinée à son vieil ami Jean Bauret : « ... Si vous avez le  temps, voulez-vous au cas où l’on organise quelque exposition que ce soit de mes tableaux dire ce qu’il faut faire  pour qu’on les voie. Merci pour tout. »

La troisième lettre, qui ne sera pas rendue publique, est adressée à Anne, sa fille aînée, âgée alors de 13  ans.

« Puis Staël étale sur le sol de son atelier les grands dessins représentant Jeanne.

Vers 22h15, une habitante du quartier, Jeanne Roux, découvre, dans la petite rue du Revely, à l’aplomb de la terrasse qui surmonte l’atelier,  un corps sans vie, vêtu d’une chemise, d’une veste et d’un pantalon bleu, chaussé d’espadrilles. Elle appelle immédiatement les secours. Le médecin venu sur les lieux, le docteur Maxime Roustan, ne pourra que constater le décès de Nicolas. Le reporter du quotidien Nice-Matin écrira : « On a pu établir que Nicolas de Staël s’était jeté de la terrasse de l’immeuble et les lettres qui furent trouvés chez lui, s’ajoutant aux propos désabusés que des voisins et quelques connaissances lui avaient entendu prononcer, ne semblent plus devoir laisser la moindre place au doute. »[6]

Après-coup, les voisins se souviennent de propos désabusés, des petites choses qui ne semblaient pas avoir d’importance en acquièrent. Il est juste trop tard. Restent pour  nous, ces petits indices à rechercher pour d’autres Nicolas : terminer une œuvre commencée ou se lancer dans un ultime grand chantier, brûler ses papiers, se renseigner sur les conséquences d’un décès brutal, écrire des lettres testamentaires, faire une première tentative inaboutie. Nous n’irons pas plus loin. Nous ne chercherons pas à savoir si Staël s’était épuisé à peindre sans relâche pour ses commanditaires américains, si cette obligation de produire inlassablement avait été fatale à la créativité du peintre, si Jeanne son amour impossible, son amour toxique l’a emporté, si sa mort était la seule façon de mettre un terme à l’œuvre. Chaque suicide emporte avec lui sa part d’énigme.

« On ne peint pas ce qu’on voit, mais le choc qu’on a reçu »

« Lorsque quelque jours après la mort de Nicolas, son beau-fils Antoine Tudal ouvrit avec Françoise de Staël, la porte de la tour du Cap d’Antibes, il se retrouva face au Concert : « Nous fûmes assaillis par une clameur lumineuse ; le cri d’un chœur ! L’immense volume de la pièce baignait dans le soleil et pourtant, comme dans toute construction à usage militaire, il  n’y avait que de petites ouvertures, tout juste bonnes à épuiser la vigilance assoupie d’une sentinelle qui n’a jamais rien vu venir. Surtout, jamais pu imaginer qu’un jour, sa forteresse serait envahie et soumise au plus majestueux des conquérants : un artiste venu faire éclater dans le Grand Concert les couleurs de la musique tapie au cœur des instruments, prête à jaillir à la face du premier intrus pour graver dans sa mémoire la joie que procure le son des couleurs. » [7]

Dominique Friard

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[1] Edouard Dor, Nicolas de Staël, l’impossible Concert, Editions Espaces & Signes, Paris, 2011.

[2] Ibid., p. 48.

[3] Ibid., p. 49.

[4] Ibid., p. 49.

[5] Ibid., p. 49-50.

[6] Ibid., p. 51-52.

[7] Ibid., p.54-55.

 

Date de dernière mise à jour : 14/11/2021

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