Edouard5

Serpsy, le soin en mouvement

Une histoire de soignants et parfois d’usagers

Nous n’avons pas fêté nos vingt ans. A serpsy on n’aime pas les comptes trop ronds. On fêtera peut-être nos vingt-cinq ou nos vingt-sept ans. Nous avons quand même retracé quelques bouts de notre histoire.

  1. La recherche inaugurale

Serpsy est né  en 1991-92 à l’Hôpital Esquirol de  Saint-Maurice dans le Val de Marne (devenu Hôpitaux de Saint-Maurice). Nous (Anne-Marie Leyreloup, Dominique Friard, Joëlle Louesdon et Marie Rajablat) étions alors insatisfaits par le  morne ronron clinique de notre secteur, lequel avait été un des plus innovants en d’autres temps.

Dominique est en colère

Dominique, en ce qui le concerne était en colère. Pas spécialement par « le morne ronron clinique de notre secteur » qui restait, là où il travaillait, plutôt créatif (ou peut-être impulsait-il suffisamment de créativité pour en être satisfait). Non, il était en colère  contre l’administration de l’hôpital et sa politique de formation continue. En 1990, sa candidature à une maîtrise d’hygiène mentale avait été acceptée par Paris XII, il avait demandé à l'établissement de la financer comme elle l’avait fait l’année précédente pour un cadre de santé. Refus de l’administration. Un infirmier n’est-ce pas c’est du petit personnel, ça ne peut prétendre à un deuxième cycle. Il décida donc de se financer sa formation, d’y consacrer tous ses  jours de congés et quelques jours sans solde. Il s’était fait avoir quelques années auparavant sur une autre formation. L’ergo qui l’avait faite avec lui avait eu accès au perfectionnement et l’infirmier qu’il était n’y avait pas eu droit. Cette fois ce serait différent, il ne céderait pas. Il était donc en colère et prêt à faire payer cette injustice à son administration, d’une façon ou d’une autre. Aussi quand Marc Windisch, notre futur nouveau médecin-chef, nous a appris en réunion qu’il co-créait, en 1992, des Journées scientifiques et techniques, à Esquirol et qu’il cherchait des soignants susceptibles d’y intervenir, il a levé le doigt (il a été le seul à le faire). Il n’avait aucune idée de ce qu’il serait possible de présenter. Il avait même été un peu sarcastique lorsque Windisch lui avait demandé ce qu’il comptait faire. « J’étais en colère ai-je écrit, j’étais en colère et je voyais dans ces journées une possible opportunité pour faire savoir à l’administration en public ce que je pensais de sa façon de gérer ses ressources humaines. » La recherche était par ailleurs un des intitulés de la maîtrise. Réaliser un travail de recherche dans ce cadre montrerait que les infirmiers, aussi, pouvaient investir ce champ. Marie et Anne-Marie, intéressées, sont venus papoter avec lui après la réunion et nous avons commencé à réfléchir à  cette communication. Nous avions quelques six mois pour la mener à bien.  

Une recherche en soins qui s’élabore                                                                       

Nous décidons de réveiller nos pratiques endormies en cherchant ce que nous avons tous en commun, quel que soit notre lieu de soin. Nous organisons une première réunion à laquelle participent 48 collègues venant de toutes les unités du secteur. Après quelques discussions passionnées, nous choisissons les médicaments. En effet, sur l’extra ou l’intra, nous étions tous, soignés ou soignants, amenés à aborder à un moment ou à un autre la question du traitement.  C’est ainsi que nous avons embarqué l’ensemble des patients et des soignants (des ASH jusqu’au Chef de Service) du secteur à creuser la question de l’information donnée aux patients psychotiques à propos de leur traitement (et donc de leur maladie) afin d’améliorer l’observance, limiter les rechutes et les réhospitalisations traumatisantes. Autant dire que nous étions comme M Jourdain, parlant d’éducation thérapeutique sans le savoir !Il nous fallait interroger les patients sur ce qu’ils savaient à propos de leur traitement et croiser ce premier résultat avec ce que les soignants disaient aux patients à propos de ces médicaments, soit donc interroger nos propres collègues qui participaient au groupe de travail. Il fallut donc réduire ce premier groupe de travail sous peine de ne pouvoir faire un travail valide. Nous nous retrouvâmes à huit, puis à six, puis à quatre. Les collègues continuèrent à s'investir dans le travail et nous facilitèrent l’accès aux patients. Ils n’élaborèrent pas les questions et participèrent peu à la recherche bibliographique. Il n’empêche, ils étaient là. Tout proches du noyau de « chercheurs ». Chaque patient fut interrogé par deux soignants : un soignant de son unité et un « chercheur ». L’idée étant que le soignant de l’unité puisse reprendre cette question avec le patient et corriger les éventuelles erreurs du patient. Le fond et la forme se répondaient. Même si la recherche était un fiasco les patients auraient un autre regard sur leur médication.

Un premier prix

Nous en étions là quand Dominique entendit parler d’un concours organisé par la revue Profession infirmière. Le concours portait sur la recherche infirmière. C’étaient les vacances. Juillet 1993. Marie et lui étaient les seuls membres du groupe présents. Ils ont rempli le dossier en une demi-heure. Nous avions tout en tête, c’était facile. Contre toute attente nous obtînmes un prix, le premier. 10 000 francs de l’époque autant dire une fortune. Le titre en était : « Limites du diagnostic infirmier en psychiatrie ». Nous avions une autonomie financière sans l’avoir vraiment cherchée. C’est à cette occasion que nous posâmes la  règle que les travaux collectifs et l’argent qu’ils amenaient ou amèneraient devrait profiter aux patients.

« Je ne me souviens plus de l’endroit où eut lieu la remise du prix symbolisé par un énorme chèque de 10 000 francs. La Villette ou Champerret, peu importe. Nous y étions tous. Tous ceux qui avaient participé aux débuts de la recherche s’étaient déplacés et c’étaient eux, tout autant que nous, qui étaient honorés. Ils étaient fiers. Au milieu des lauréats des autres spécialités, un petit groupe d’ISP, eux, avait obtenu un prix. Je me souviens d’un moment un peu rock’n roll. Les petits fours, le champagne qui coulait à  flot comme il se doit, les huiles. Un grand moment pour nous. L’aventure pouvait continuer. »

« Vivre en ville », le film

Notre communication aux Journées Scientifiques remporta un joli succès. Nous ne voulûmes pas nous endormir sur nos lauriers. La recherche ayant mis en évidence l’absence de supports d’information sur la maladie et le traitement, nous décidâmes d’en fabriquer un et de réaliser un film. Même pas peur ! Totalement inconscients ! Nous écrivîmes un scénario et fîmes appel pour la caméra et le montage à une de nos collègues férue de vidéo : Danielle Leblanc. L’argent du prix fut ainsi entièrement réinvesti dans le film. Le scénario écrit, il fallut trouver des comédiens pour incarner les personnages, repérer des lieux de tournage, etc. Danielle faisait du théâtre en amateur dans une troupe. Les théâtreux jouèrent donc tous les personnages non soignants du film : les patients, leur famille. Les soignants furent interprétés par les soignants eux-mêmes dans leur propre rôle. Ainsi peut-on y voir Marie à domicile, Emmanuel au CATEB, les Dr Feiss et Kernéis, Dominique de dos dans un bistrot, Pascal notre représentant du personnel. Il faut préciser, parvenu à ce point, que nous avions tous en commun un engagement syndical (plus ou moins important, soit comme syndiqués, soit comme sympathisants) à Sud. Nous nous revendiquions d’un double militantisme : clinique, au service des patients et politique au niveau de la cité au sens large et étroit du terme. Je laisse le clavier à ceux qui en parleront mieux que moi. Bref, nous avons saisi l’opportunité de filmer notre représentant du personnel qui, à ce moment-là travaillait dans un service afin d’illustrer ce double militantisme. Une sorte de joke interne. Nous avons choisi de filmer dans des lieux riches du secteur, des lieux qui parlaient aux soignants et aux patients : l’unité Royer-Collard, le CATEB pour les lieux de soins, la statut de la baleine, un supermarché local, un bar du coin, le crédit lyonnais un jour de marché, une joueuse de saxo y faisait la manche la jour où nous avons filmé, la place de la Nation pour un dialogue particulièrement scabreux où un patient évoquait la question des préliminaires à un autre, etc.

Notre démarche visait à inclure toute personne qui le désirait : comédiens, psychiatres, joueuse de saxo, etc., etc.

C’est ainsi que “Vivre en ville”, un film de 21 minutes, vit le jour, en mars 1994. C’était loin d’être un chef d’œuvre mais il correspondait à ce que nous cherchions : un outil pour aborder la question du traitement, des soins ambulatoires avec les soignants dans leur propre rôle pour favoriser une certaine identification. C’est dire là, à la fois l’intérêt et les limites du film. Destiné à des patients que nous connaissions, joués par des soignants, il fonctionnait peut-être un peu en vase clos. Tout y était redondant. Il s’agissait de convaincre sans en avoir l’air. En tout cas c’est l’impression qu’il donnait.

Tel quel, une centaine d’exemplaires fut vendu au laboratoire Ardix. Nous eûmes encore plus d’argent pour fonctionner. Nous y gagnâmes un temps plein consacré à la recherche : un temps plein sur trois têtes : Dominique à mi-temps, Marie et Anne-Marie à quart temps. Un lieu nous fut attribué, un bureau au P.C. puis la plus belle salle du secteur.  

Un succès

Cette première recherche fut un succès à plusieurs titres :

  • D’abord, nous avions réussi à mobiliser de près ou de loin tous nos collègues, montrant ainsi que la recherche pouvait être toute autre que « fondamentale » et rester en lien avec la pratique ce que l’on peut attendre de la recherche/action genre que nous avons privilégié ;
  • Ensuite, les patients ont eu l’espace pour exprimer leur vécu et leurs émotions. Nous sommes partis de leur parole et ils sont toujours restés depuis lors au centre de nos divers travaux. Du coup, ils ont bénéficié en direct d’une amélioration d’information.
  • Enfin, ayant concouru à plusieurs  projets de recherche, nous avons gagné plusieurs prix nous rapportant suffisamment d’argent pour participer à renflouer les caisses des appartements thérapeutiques du secteur.

La boucle était bouclée : Partis du vécu des patients pour améliorer leurs soins, nous leur restituions le prix de notre recherche.

Premières publications sur la chambre d’isolement

Cette première recherche a donné lieu à de nombreux articles, à un film (Vivre en ville), un livre (Psychose, Psychotique, Psychotropes) et de nombreuses rencontres en France, en Europe et au Canada. Mais nous ne nous  étendrons pas sur cette recherche, pas plus que sur les suivantes car tel n’est pas le sujet de notre propos. En tous cas, la reconnaissance étant venue de l’extérieur, la recherche avait désormais droit de cité dans l’établissement et nous, nous avions carte blanche pour créer, innover, inventer...

Un temps institutionnel était dédié dans notre secteur à la recherche (1 ETP sur 3 têtes).

Parallèlement à cette recherche collective, Dominique Friard ayant repris ses études (D.E.A. de Droit médical) a commencé à creuser la question de l’isolement et la contention dans les soins en psychiatrie.

Dans la foulée, il propose à M. Windisch d’organiser deux jours de réflexion consacrés à l’isolement. Il accepte. Nous mettons nos ressources en commun et proposons le 8 février 1996, une journée de réflexion : « De la chambre d’isolement à la chambre de soins intensifs ». Il s’agit d’une des toutes premières journées consacrées à cette thématique. Sinon la première. Nous mobilisons le Pr Terra, grand ponte de l’ANDEM qui sera responsable du groupe de l’ANDEM chargé de l’audit clinique qui produit les fameux 23 critères. Participent des intervenants russes, allemands, britanniques (on profite de la politique de jumelage de l’établissement). On y fait la connaissance de Jean-Luc Roelandt. Plus de 200 personnes y participent. Le contenu de la journée, rapidement mis en ligne sur le site serpsy va servir de référence à de nombreux soignants en délicatesse avec l’ANDEM puis la H.A.S. Anne-Marie, Danielle Gourvès (une collègue qui travaille à l’Accueil Familial Thérapeutique, le sujet est à l’époque, tellement tabou que n’en parlent que des soignants qui n’y sont plus directement confrontés) et Dominique y présentent les premiers résultats de son travail de D.E.A. C’est la première fois que le vécu de patients isolés fait l’objet, en France, d’une communication. Le titre fait d’ailleurs explicitement référence à la remarque d’un patient interviewé : « Et pourquoi pas demander à Danton s’il faut changer le nom de la guillotine ». Nous nous faisons allumer par des collègues de Cadillac, venus en nombre.

Le directeur est cerné !

Interventions en Belgique, dans les IFCS, en Suisse. Au Salon infirmier. Premières interventions à Saint-Alban (Isolement, écrits infirmiers, toilette). Interventions à Villejuif. Etc.  Aux Rencontres de la psychiatrie.

Nous sommes partout. Et notamment dans beaucoup d’endroits où intervient J. Martinez, le directeur de l’hôpital de l’époque, qui améliore beaucoup de choses dans un établissement vieillot mais qui était un véritable despote sur le plan des rapports de pouvoir et syndicaux d’une façon générale. Il intervient avec faconde et facilité. Il se positionne quasiment comme un soignant et explique à qui veut l’entendre qu’il révolutionne l’hôpital, qu’il est quasiment le seul vrai soignant de l’établissement. Or, nous sommes souvent présents pour rétablir la vérité. Pour le contrer. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons choisi de nommer notre groupe de recherche : le groupe de recherche du XIVème secteur de Paris afin que le mot Esquirol n’apparaisse pas et qu’il ne puisse se glorifier de travaux qui ne lui doivent rien. Pour être honnêtes reconnaissons que Martinez a vraiment apporté des améliorations à l’établissement, qu’il avait une véritable idée d’une psychiatrie ouverte sur la  cité, qui donne la parole aux usagers. Nous étions sûrement très proches sur le plan des idées. Nous ne pouvions que lui reprocher son approche non démocratique et autocratique du pouvoir. Ce n’est pas rien.

2. 1998-2008  « serpsy fait des p’tits »

Serpsy existe dans l'esprit mais pas encore dans les faits. Personne ne pense encore à créer une association. Nous ne sommes encore que le Groupe de Recherche en Soins Infirmiers du XIVème secteur de Paris. Lorsque nous intervenons, nous ne mentionnons jamais l'établissement où nous exerçons. Nous n'avons jamais eu de pressions pour avoir à le faire. Nous sommes des irréductibles en lutte contre une direction qui tend à s'approprier tout ce qui se fait de bien à l'hôpital. Nous sommes du XIVème secteur de Paris. Point. Avec l'assentiment des soignants, des cadres et des médecins du secteur. 

De la recherche à la publication de livres

Marie-Hélène Manillier, rédactrice-en-chef de la revue Profession Infirmière, qui nous avait attribué son prix, devient éditrice et nous propose d'écrire un ouvrage. Même pas peur. Nous nous mettons à l'écriture en mobilisant nos congés, nos soirées, voire nos nuits. Nous décidons d'écrire un ouvrage sur notre recherche en l'élargissant à la prise en charge générale de la schizophrénie. Nous nous appuyons sur le travail de mémoire de Dominique qui aborde ces différents points. Le livre " Psychose, psychotique, psychotrope : quel rôle  infirmier ?" est publié en novembre 1994. Un grand moment, pour nous, même si nous ne sommes pas les premiers infirmiers à publier un ouvrage. Nos prédécesseurs ont souvent écrit leurs mémoires ou des témoignages, d'autres (peu finalement) ont rédigé des ouvrages destinés à la formation infirmière. Nous sommes les premiers à écrire un livre qui traite de clinique et uniquement de clinique. Catastrophe : le nom de Marie est oublié dans la première de couverture même s'il est mentionné partout ailleurs. G. Stolz, la surveillante-chef du secteur et M.  Windisch, le médecin-chef co-signent le livre. Au-delà des aspects stratégiques, c'est de notre part une manière de rendre hommage à la "Richesse des échanges pluridisciplinaires, l'approfondissement clinique, le respect de chacun et de sa spécificité [qui] ont été les clés qui nous ont permis de chiffrer notre pratique. Sans liberté de créer, il n'est pas de recherche qui tienne, sans liberté d'inventer, toute réflexion serait vaine. Cela ne signifie pas qu'il y ait absence de conflit, cela signifie simplement que ces conflits une fois dépassés permettent à la pensée de prendre son envol et de transformer la pratique." Des phrases qui prennent tout leur sens aujourd'hui, nos modernes manager, de proximité ou non, devraient les méditer. L'ouvrage est tiré à 1200 exemplaires qui vont être vendus petit à petit. Au point qu'il nous sera demandé de le repenser et de le rééditer en 2004. Le succès est suffisant pour que M.H. Manillier propose à Dominique de devenir directeur d'une collection dédiée au soin infirmier en psychiatrie. Ainsi naît la collection "Souffrance psychique et soins" qui publiera plus d'une dizaine de livres écrits par des soignants. 

 Numerisation 20200518

En passant par l'université, envers et contre tout, Dominique avait ouvert une voie que Marie puis Anne-Marie vont pouvoir emprunter : celui de la Maîtrise de Santé Mentale. Marie travaillera sur la toilette et publiera un premier livre en 1997 : "Voyage au coeur du soin : la toilette". Anne-Marie, elle, prendra pour thème l'entretien infirmier et publiera également, en 2000, avec Emmanuel Digonnet, un ouvrage nourri de sa réflexion universitaire : " Pratique de l'entretien infirmier". D'autres livres seront publiés dans la même collection : "Le carré vert : le soin côté jardin" par Michel Vibert, C. Wuillaume, B. Audren et E. Birot, "L'accueil en psychiatrie" par Véronique Depré et Jean-Michel Jamet, "Délinquance sexuelle & crimes sexuels" par François Hamon, etc. 

La création de serpsy

Joëlle Louesdon décide de voguer vers d’autres destinations. Emmanuelle Digonnet entre alors dans la danse. Militant syndical, il travaille au Catheb (Centre d’accueil et de thérapies Brèves). Il amène avec lui une connaissance des nouvelles technologies qui manquait jusque-là au groupe. Emmanuel est un très fin clinicien doublé d'une plume acérée. Il va être à l’origine du site serpsy dont il va penser les arborescences. Il en sera le premier webmester.

Nous sommes en 1998, le groupe de recherche en soins infirmiers du XIVème secteur doit affronter le départ programmé de deux de ses fondateurs : Marie qui part à Toulouse, au C.H. Gérard Marchant, dans le Sud-Ouest et Dominique à Laragne dans les Hautes-Alpes, dans le Sud-Est. C’est à cette occasion que la décision est prise de créer une association qui donnera un cadre juridique aux travaux de recherche à venir qui associeront des soignants de trois établissements : Esquirol, Marchant et Laragne. Le site serpsy est créé quasiment dans la foulée.

D’Esquirol à SERPSY, de SERPSY à ALEDS

Dominique quitte Esquirol pour deux raisons. Il a promis à son épouse de se rapprocher de sa région natale une fois le D.E.A. soutenu et le groupe recherche est dans une impasse à Esquirol.

Jean-Marie Gercé, la directrice des soins, après une période d’observation voire de réticence s’enthousiasme pour nos travaux. Elle tente de les faire reconnaître au ministère de la santé. Elle tente de passer par le statut d’infirmiers cliniciens mais Marie-Thérèse Balcraquin, a la haute main sur la formation de clinicien. Elle a fait déposer le terme. Seuls ceux qui sont passés par son école (U.L.E.S.I.) peuvent utiliser le titre. Elle n’hésite pas à porter plainte. Nous l’employons parfois, mais à chaque fois entre guillemets. Certains disent qu’elle est paranoïaque. Nous ne le dirons pas ne voulant pas prendre ce genre de risques. Bref, aucune des stratégies de Gercé ne fonctionne. Il faut donc mettre un cadre à la tête du groupe de recherche. Qu’il devienne une unité fonctionnelle. Aucun cadre ne pouvant avoir, à l’époque, suffisamment de légitimité pour nous encadrer, il faut donc que Dominique devienne cadre, ce à quoi il se refuse. « Nous posons un problème et je ne veux pas contribuer à le résoudre par un tour de passe-passe. Je n’ai aucune envie d’être cadre. Je décline et j’annonce mon départ. »

Il envoie son C.V. à tous les établissements situés au Sud de la Loire. Nous sommes à une époque où les I.S.P. sont recherchés. Peu de réponses. Toutes négatives. Un infirmier avec des diplômes universitaires, qui écrit des bouquins et des articles n’intéresse personne. Les directeurs des soins ont, à l’époque, le développement de la recherche infirmière dans leur fiche de poste. Rémy Isnard, qui fait fonction d’infirmier général, à Laragne, et qu’il connait, par ailleurs, lui propose de le recruter comme infirmier à 40 % et formateur à 40 %. Même à Laragne, un tel recrutement ne va pas de soi. Les réticences, notamment médicales, sont nombreuses. Rémy doit insister. « Comme on n’est pas sûr, je fais une formation d’un an à l’essai avant d’être recruté. Je passe donc deux jours par mois à Laragne à former deux groupes de soignants à la démarche de soin. Il me faut faire mes preuves. »

A Laragne, pas question de monter un groupe de recherche en soins. Les médecins n’y survivraient pas. Ça va déjà être assez chaud sans ça. Cette histoire de démarche de soin infirmière, c’est de la dynamite pour eux. Les infirmiers ne se prennent pas le chou. La recherche c’est trop grand pour eux. Ça fait prétentieux. C’est pas du terroir. Il va donc falloir louvoyer, avoir des stratégies de contournement.

« Comme il n’est pas possible de recruter de nouveaux adhérents à serpsy, comme je n’ai pas envie de créer une association concurrente qui diminuerait notre impact, je crée une association de fait (sans déclaration à la préfecture mais avec tout de même une existence juridique) : A.L.E.D.S (Association Laragnaise d’Exploration en Démarche de Soins). On y trouve le terroir, l’exploration et ce qui justifie ma venue. Pour intégrer ALEDS, il suffit d’avoir suivi la formation à la démarche de soins de dix jours (un jour par mois, une année universitaire) et de vouloir explorer un domaine qui en découle. »

Laragne

Il va y avoir jusqu’à cinq groupes ALEDS : écrits infirmiers, évaluation des dossiers de soins, violence, addictions et entretiens infirmiers. Plus d’une quarantaine de soignants vont s’y retrouver. Certains y resteront jusqu’à leur départ en retraite. D’autres vont continuer et se retrouveront en 2005 comme tuteurs dans le Collègue des Tuteurs, mis en place à Laragne autour de la consolidation des savoirs et du tutorat après le double meurtre de Pau. Ils se retrouveront également  autour de serpsy paca quand celui-ci se mettra en place. En fait, les deux groupes sont très proches, ont des valeurs communes, et mèneront des actions en commun.

Pendant trois ans, ça va être grandiose. Les groupes vont être extraordinairement productifs. Nous créons des contenus de formation continue à la demande. Le groupe dédié aux écrits infirmiers obtient un budget conséquent de la HAS pour mener une recherche sur l’écriture infirmière. Dominique en est le maître d’œuvre. C’est un thème sur lequel nous avons travaillé avec le groupe de recherche à partir des travaux de Jean-Louis Gérard que nous avons actualisés. Nous avons ainsi analysé des dizaines de cahiers de rapports sur 20 ans sur six unités. Dominique y associe donc naturellement serpsy et le Crasi, que Marie vient de créer à Marchant. Chaque établissement aura sa spécificité : Esquirol travaillera sur les récits d’entretien (appuyés sur les travaux d’Anne-Marie portant sur l’entretien infirmier), Marchant sur les ateliers d’écriture (Marie, Blandine Ponet) et des rencontres mensuelles avec des représentants de l’ensemble des corps professionnels (de l’ASH au psychiatre). La recherche est très ambitieuse et Dominique n’est pas sûr d’avoir les épaules pour la mener à bien. Heureusement, il a le soutien constant de Rémy Isnard qui le soulage de la partie financière. « Afin que je ne sois pas le seul soignant de Laragne à faire la navette entre les trois établissements, deux infirmiers sont chargés de faire lien entre le groupe ALEDS et Marchant et Esquirol : Marylène Martin (Esquirol) et Yves Benoits (Marchant). »

Dans la foulée, nous organisons les 1ères JournEcritures à Laragne. La partie organisation repose sur ALEDS, l’AFREPSHA (l’association de formation et de recherche des Hautes-Alpes), le Passe-Muraille (association de patients ancêtre du GEM), SERPSY et le CRASI. C’est un succès qui nous conduira à en proposer des secondes. On peut trouver certains textes sur le site.

Malheureusement, l’horizon va s’assombrir. Rémy Isnard qui faisait fonction d’Infirmier Général, va être sacqué par le directeur de Laragne (qui profite d’une blessure et d’un long arrêt maladie), A.Z.F. explose. Marchant (et le CRASI) ne pourra plus participer de la même façon aux travaux sur l’écriture. Dominique se rendait d’ailleurs à une réunion (pour une fois sans Yves) le jour de l’explosion.

Le nouveau directeur des soins va tenter de briser la dynamique. Il n’y parviendra qu’en partie. Les travaux sur les écrits étant sous financement ANAES, il n’a pas les moyens  de s’y opposer directement. Même avec l’appui du directeur de l’hôpital. Nous fonctionnerons en semi-clandestinité. Dominique a plus d'un tour dans son sac. « Je me débrouille pour intégrer un groupe de travail sur les situations de violence à l’hôpital (Accords Aubry) qui se déroule au ministère de la santé. Profitant de l’ambiguïté, le groupe pourra également aussi continuer à fonctionner. »

Du CRASI à Braques puis Serpsy MidiPy

1998-2001 : Naissance du CRASI (Centre de Recherche et d’Animation en Soins Infirmiers)

« J’avais quitté l’hôpital Esquirol pour le Centre Hospitalier Gérard Marchant (CHGM) à Toulouse où, j’étais recrutée  pour créer un espace équivalent à Serpsy et initier la recherche auprès de mes nouveaux collègues. Sans la détermination de la Directrice des Soins de l’époque et de la Cadre Supérieure de Santé du secteur dans lequel j’avais été affectée, le CRASI  n’aurait jamais vu le jour car le Directeur était opposé à cette création de ½ poste. Le CHGM était déjà engagé dans une  dynamique de contrôle des dépenses et la recherche paraissait bien superflue. Sans compter qu’il était difficilement concevable que si recherche il y avait, qu’elle soit initiée par une infirmière ! 

Qu’à cela ne tienne, la Directrice des Soins m’a trouvé un compère, Xavier Averso (Cadre Supérieur de Santé, devenu ensuite Directeur de l’IFSI du CHGM). Xavier avait la carrure et le statut pour « m’encadrer » et nous ouvrir des portes (et des oreilles !). Moi, j’avais l’expérience de l’animation d’un groupe de recherche, même si je tenais à ce que ce soit une démarche plus facétieuse et plus fantaisiste qu’à Esquirol. En effet, le contexte sanitaire n’était plus le même. La pensée clinique était tarie au grand désespoir de beaucoup de soignants et toute tentative de l’impulser était vouée désormais à l’échec, écrasée par la machine libérale à broyer les soins et l’humain.

Xavier et moi étions sur la même longueur d’onde. La recherche en soin ne devait être qu’un prétexte, un outil pour desserrer l’étau et nous avons réussi pour partie, essentiellement autour de l’écriture. Si vous avez la patiente vous pouvez lire  sur le site « le grand Epicier et ses trois sourciers » qui définira l’état d’esprit dans lequel nous avons créé  le Crasi.

Pendant un peu plus de 3 ans, nous avons initié plusieurs types d’ateliers  avec nos collègues infirmiers, aides-soignants, ASH, assistantes-sociales, éducateurs, invitant aussi souvent que possible nos collègues psychiatres et psychologues à nous rejoindre.

Ce fut un très bel espace où les apprentis chercheurs ont pu œuvrer seul ou avec leurs pairs. Initiation à la recherche (animée par Xavier ou moi) et écriture des soins (animée par Blandine Ponet et moi) étaient les deux  orientations du CRASI.

Le Craesi et ses recherches commençaient à être reconnus par nos pairs (et par les Directions de l’hôpital !) comme un espace de « dépôt de plainte » mais aussi et surtout un espace de liberté de penser, de réappropriation de notre métier et de la dignité de l’exercer :

-      Ecriture collective et présentation (collective aussi) du travail infirmier intra/extra d’un même secteur au cours de la journée clinique de l’hôpital (« La foire aux usagers » ;).

-      Recherche sur les difficultés rencontrées par une équipe de l’hôpital du fait  des représentations sociales liées aux polyhandicapés (« Des sous-soignants pour des sous-hommes »)

Nous avons surfé sur la vague de notre succès auprès de nos collègues et saisi des opportunités politiques de l’ANAES, pour embarquer le CHGM dans un travail de recherche plus approfondi autour de l’écriture.

·         Ateliers d’écriture professionnelle dans le cadre de la formation continue, co-animés par Blandine Ponet et moi. Les ateliers étaient ouverts à 12-15 stagiaires infirmiers, éduc, aide-soignants, à raison d’un regroupement mensuel pendant  10 mois. C’est là où nous avons réussi le plus magistralement pendant 3 ans, en publiant dans différentes revues professionnelles un des textes écrits par chacun de nos stagiaires. Plus présentation de nos travaux avec ces mêmes stagiaires dans différents congrès (St Martin de Vignegoul ; Laragne)

-      Recherche sur l’écriture professionnelle dans les dossiers des patients transversale lancée entre ALEDS de Laragne et CHGM.- "   

Ch marchant

21 septembre 2001, l’explosion d’AZF  et la naissance de Braque

L’explosion de l’usine AZF a marqué  un tournant dans la vie de tous les Toulousains. Il y avait un avant. Il y a eu un après. A Marchant aussi naturellement, d’autant plus que le CHGM était situé en face (« Le pré du bout du monde »). Inutile de préciser que le Crasi a sauté avec AZF (d’autant plus rapidement que la Directrice des Soins est partie à la retraite dans la foulée). Par contre, c’est là que Serpsy MidiPy est né, assorti indéniablement d’une couleur plus politique  du fait de cet événement.

« Blandine et moi avons essayé de mener à terme le dernier atelier écriture en cours.  Notre idée était de réunir coûte que coûte nos collègues pour quelque chose de ce traumatisme. Nous avons trouvé des salles en ville et avons essayé de tenir ouvert cet espace. La Directrice des soins étant en arrêt de maladie puis à la retraite, la responsable de la formation continue, soutenue par le Directeur ont estimé qu’il y avait plus urgent que ces ateliers et les ont arrêtés. Nous avons essayé de tenir pour ceux qui voulaient venir malgré tout sur leur temps personnel mais nous, nous n’avons pas résisté bien longtemps. La recherche clinique n’allait pas suffire si nous voulions défendre une reconstruction de la chaîne des soins psy. Nous allions devoir prendre les armes politiques au sens large.

La plupart d’entre nous étaient déjà connus dans l’institution pour leurs activités syndicales systématiquement illustrées par des références cliniques. Après avoir initié et nous être bien rodé aux procédures d’indemnisation des personnels de l’hôpital, nous nous sommes lancés dans celles d’indemnisation des patients, hospitalisés ou non le jour le de l’explosion et des usagers de l’ensemble de la chaîne de soins psy dépendant de notre établissement. Et là, nous nous sommes heurtés à beaucoup d’incompréhension voire à de franches oppositions. Les malades mentaux ne pouvaient pas être considérés comme des victimes au même titre que tout citoyen toulousain car précisément ils étaient fous ! Nous nous sommes donc organisés en collectif pour exiger réparation pour tous.

C’est ainsi que Braque est né. Nous ne voulions pas uniquement d’un collectif de défense des intérêts des malades mentaux. Nous voulions créer un espace de réflexion, de formation et de recherche qui participe à transformer les représentations de la folie. Et cela commençait par la forme de l’association qui devait avoir des usagers aux postes clés Présidence/Secrétariat/trésorerie. »

De Braque à Serpsy MidiPy

Pendant toutes les années de reconstruction post AZF, un petit noyau militant s’était formé autour de ce double objectif : témoigner et reconstruire une chaine de soin mais aussi une pensée clinique. Ce collectif que nous n’avions pas encore nommé Serpsy MidiPy a certainement eu un effet « thérapeutique » pour chacun. Nous sommes devenus un groupe de copains.

Les forums (le forum général et serpsy’bar) et le site Serpsy (cf. rubrique « Psy AZF m’était conté ») ont été aussi des espaces de reconstruction tant sur le plan intellectuel, professionnel qu’amical. Ce formidable outil a permis aussi de tricoter des liens entre tous (Paris, Laragne, Toulouse) mais aussi bien au-delà.

2006-2007. C’est sans doute autour des séminaires de Moncaup que Serpsy MidiPy a pris sa forme actuelle. Avec des périodes plus ou moins fécondes, des réunions plus ou moins fréquentes.

Pendant ce temps-là, à Paris, on mène joyeusement ses travaux

Pendant ces années nous menons joyeusement nos travaux, entrainant tous les curieux et pugnaces dans notre sillage. Serpsy Francilien s’étoffe.

Création du site et du Forum. @marie, Dominique et Jean à vous de jouer avec les acteurs principaux du(des) forum(s) dont :

Ma rencontre (jean) avec Marie, mutée à “Charmant” (qui deviendra pour quelques temps l’appellation du CHS de Toulouse), me fait connaître SERPSY via le forum. Principalement avec @Marie et Dominique nous en deviendrons animateurs et modérateurs avec Olivier sur le derniers temps et, en ce qui me concerne, celui d’un forum annexe le “serpsy bar”.

Le forum sera une porte fenêtre grande ouverte sur l’extérieur et amènera de nouveaux intervenants, principalement des non professionnels, (ex)usagers et familles.

C’est un lourd travail quotidien de répondre et d’écrire sur ce forum mais son existence a fait de SERPSY une entité incontournable et sans équivalent dans le champ de la psychiatrie durant les années où il a pu fonctionner.

En pleine charge il a pu recevoir plusieurs dizaine de messages (voire une centaine) au quotidien et a pris une place prépondérante au décours de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse. Le recueil des messages sur les suites de l’explosion et son incidence sur l’hôpital voisin donnera lieu à un recueil “si AZF pétait… conté”.

Il aura permis aussi d’accompagner des étudiants en soins infirmiers pour leur Travaux de Fin d’Etude, de promouvoir les luttes sur le secteur, de faire progresser les réflexions et susciter des désirs d’écriture comme ce fut mon cas avec les “émogrammes”.

Dans sa dernière version, nous avons tenté d’en faire un forum décliné en plusieurs thèmes (étudiants, bar, témoignages…) mais sa modération du fait de l’attaque de “Trolls” a fini par devenir trop fastidieuse et juridiquement compliquée du fait d’envoi d’insultes, d’incitations au suicide…

Le forum aura été un outil exceptionnel, mais éminemment chronophage et a dû fermer faute d’énergies suffisamment disponibles pour en assumer la continuité de maintenance.

-      Domi (dite « de Corse »), Anna,

-      Guiraudon (pour la partie CUMP31)

-      Chacha pour Serpsy bar

Article de Catherine, Domi, Bachibouzouk et Marieley dans Empan de nov. 1999 : Quand l’intérêt partagé fait lien

Serpsy fait aussi des petits en tricotant entre Paris, Toulouse (voir ci-dessous du CRAESI à Serpsy MidiPy) et Laragne (Dominique à toi de jouer sur la façon dont tu as lancé la recherche/formation à Laragne sans y mêler Serpsy mais ce qui a pu donner un espace un peu comparable). Deux années consécutives nous rassemblons les Franciliens et les Toulousains au cours de séminaires de 3 jours en MidiPy (Moncaup 1, Moncaup 2). Le premier séminaire (2006) avait pour idée de resserrer les liens nord/sud. Le but du second (2007) était de déplier/monter et préparer l’animation d’une formation longue à l’hôpital d’Argenteuil (95). Jean, @marie, Domi, Anna et les autres à vous de jouer pour expliquer l’esprit et le déroulé

 

(A suivre !)

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 12/09/2020

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