A.A Abdelmalek, J-L Gérard, Sciences humaines et soins

Sciences Humaines et Soins

Manuel à l’usage des professions de santé

Ali Aït Abdelmalek, Jean-Louis Gérard

Un ouvrage de référence que les années n’ont fait que rendre plus précieux encore. Il est aujourd’hui particulièrement pertinent pour ceux qui s’intéressent à l’éducation thérapeutique du patient (ses deux premières parties).

Gerard 1

« Les idées ainsi à faire prévaloir sont que, pour s’affranchir d’une médicalisation excessive des problèmes de santé, il y a lieu de se concentrer sur l’expérience humaine de la maladie tant au niveau de la collectivité qu’au niveau individuel. Un accent spécial doit être mis sur la communication et les relations en tant qu’outil de soins. Se pose alors la question de la « pédagogie du relationnel ». »

Les auteurs

Ali Aït Abdelmalek est professeur de sociologie depuis mai 2005 et président du GERP (Groupe d’Etudes et de Recherche sur les Pays). Ses recherches portent sur les mutations de la ruralité, la modernisation agricole, l’environnement et l’alimentation, sur la sociologie comme discipline (méthodologie et épistémologie), sur la pensée complexe et les changements sociaux et enfin l’identité professionnelle et territoriale.

Jean-Louis Gérard était ISP, formateur à l’IFCS de Ste Anne, à Paris, expert-infirmier auprès de la Commission d’Incitation à la Recherche Clinique en Psychiatrie. Il fut aussi le lutteur infatigable qui écrivit l’ouvrage du Collectif National de Mobilisation en Psychiatrie (CNMP). Il participa à quelques émissions de télévision dont un fameux Droit de réponse de Michel Polack où il n’hésita pas à parler de sa dépression. Pour nombre d’entre nous, il fut un modèle.

  « On doit  à M. Ribaut et à C. Aromatorio (1991) d’avoir établi jusqu’où l’on pouvait assimiler l’hôpital à une entreprise. Pour ces derniers, si l’hôpital cherche à réduire ses coûts, à promouvoir des démarches qualités assimilables  à celles des entreprises, une question reste posée : « La santé peut-elle être un marché ? »Les auteurs répondent par la négative en se référant à deux concepts économiques : le consommateur et la régulation marchande. »

L’ouvrage

A l’origine de ce livre, le projet de réunifier les aspects corporels, psychiques et sociologiques de la personne soignée et ne plus la réduire à sa seule maladie.

Le premier saut de côté que nous invitent à faire les deux auteurs est de dépasser l’approche médicale de la maladie. Ils s’appuient sur M. Augé et C. Herzlich[1] : « Pour nous tous, [la maladie] n’est pas seulement l’ensemble des symptômes qui nous amène chez le médecin, elle demeure l’évènement malheureux qui menace ou modifie irrémédiablement notre vie individuelle, ou le désastre collectif aux conséquences incalculables. Considérée ainsi, la maladie exige toujours une interprétation qui dépasse le corps individuel et l’étiologie spécifique. »  La covid 19 a montré combien cette approche était riche et féconde. Il suffit quasiment d’allumer sa radio ou son écran de télévision aux informations pour s’en rendre compte. La maladie nécessite toujours une quête de sens qui va au-delà d’une simple lecture médicale, productrice de catégories diagnostiques. Le besoin de sens est aussi fort qu’autrefois (quand la médecine balbutiait et que chaque progrès était remis en cause par une nouvelle avancée), car la médecine n’est pas en mesure de répondre à l’immense illusion qu’est une vie sans souffrance et sans mort.

Plus que jamais, les professions de santé doivent cultiver une approche anthropologique du soin qui « consiste à se rendre proche des gens en laissant venir à soi ce que l’on peut saisir et apprendre d’eux à partir de ce qu’ils révèlent d’eux-mêmes, cette approche ne partant d’aucune structure préétablie : grille, système ou théorie. »[2] Nous en sommes souvent très loin. Le modèle de  l’hôpital entreprise et ses avatars néo-libéraux prescrivent même tout l’inverse. Parler de soins, c’est évidemment aussi parler des organisations de soins, traversées par ses routines, ses rythmes, ses phénomènes de pouvoir et de contre-pouvoir … tout ce qui constitue la réalité de l’expérience de la maladie, en tant que réalité sociale.

Les auteurs se sont donné trois objectifs :

- choisir un recueil de textes fondamentaux transposables aux situations de santé et de maladie, comme aux institutions qui ont mission de les gérer. Ils se sont efforcés de choisir et de regrouper ces textes selon une logique thématique qui confère une cohérence interne à chaque chapitre. Il  en va ainsi des discours sur la santé et la maladie, l’approche anthropologique des soins, la culture, les représentations sociales du handicap, la culture et l’identité, les relations de pouvoir dans les organisations.

- prolonger la présentation des textes par des commentaires. Les auteurs qui ont en commun d’avoir tous deux mise en œuvre une unité de formation sciences humaines dans un centre de formation des infirmiers psychiatriques étaient convaincus que les étudiants n’ont ni le temps, ni les moyens d’aborder et d’approfondir toutes les théories, les concepts en sciences humaines, ce qui les empêche d’avoir des perspectives critiques pour raisonner. Une large place est laissée à des situations pratiques, des présentations de données sous forme de figures, tableaux de synthèse, assortis de suggestions pour le lecteur. Les commentaires se veulent des invitations à l’étude par soi-même d’une question, « réapprendre » à lire en quelque sorte.

- coupler les textes et les commentaires par des exemples de situations de soins et d’organisation des soins, de façon à rendre plus concret les éléments de méthode et de recherche. Il s’agit de faire que les concepts abordés soient d’authentiques outils pour comprendre le métier pour lequel on se prépare ou le métier que l’on exerce déjà.

Du côté de la pratique

Il est difficile de prévoir ce que deviendra le contenu d’un livre, sur quels aspects il vieillira et cessera de correspondre aux attentes de lecteurs contemporains. Ses aspects les plus directement contemporains (à l’époque) ont vieilli. Par contre les parties relatives à l’anthropologie des soins et aux représentations de la santé et de la maladie restent toujours passionnantes et n’ont pas pris une ride. Comment se préoccuper d’éducation thérapeutique sans relire Laplantine, Herzlich et les autres. La partie dédiée au travail et au pouvoir dans les organisations de soins permettent toujours de penser. Les stratégies de pouvoir restent toujours opérantes. Il faut simplement analyser à nouveaux frais l’évolution des établissements.

Apports de cette lecture aux soignants

Je considèrerais volontiers qu’aucun soignant, cadre ou IPA ne peut faire l’économie d’une lecture attentive de l’ouvrage. J’insiste du côté des IPA parce qu’il semble que l’enseignement en sciences humaines n’est pas le domaine d’élection des médecins et des infirmiers qui interviennent dans leurs formations à la différence de la formation des infirmières spécialistes cliniques. Ses aspects pédagogiques en font une lecture attractive qui leur éviterait de se laisser aspirer par les phénomènes de pouvoir qui structurent et déstructurent les institutions actuelles.

 

Dominique Friard


[1] AUGE ((M), HERZLICH (C), Le sens du mal, Archives contemporaines, Paris, 1983, p. 201.

[2] COLLIERE (M-F), Apport de l’anthropologie aux soins infirmiers » in Culture et clinique. Anthropologie et Sociétés (Université de Laval, Québec), 1990, 14-1.

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