A.E.R.L.I.P., Des infirmiers psychiatriques prennent la parole

Des infirmiers psychiatriques prennent la parole

A.E.R.L.I.P.

(Association pour l'Etude et la Rédaction du Livre Blanc des Institutions Psychiatriques)

Aerlip

Un livre document, à la fois récit d'un authentique révolte infirmière contre les excès du pouvoir médical, et, réflexion sur la formation infirmière telle qu'elle s'est énoncée, en 1973, dans toute la France.  

" Il ne faut pas se mettre martel en tête, nous ne sommes pas ici non plus pour parler de la misère. Mais quelle misère ? Nous on dit : c'est la merde ! C'est vraiment la merde ! La gentille petite merde quotidienne. Cette merde, les pouvoirs publics (vous voyez que nous ne nous trompons pas d'ennemi, à moins que ce soient vos amis) chaque jour les pouvoirs publics la cautionnent."

Les auteurs

Pendant deux ans, les infirmiers psychiatriques de toute la France ont travaillé en liaison avec les psychiatres responsables du 72ème Congrès de Psychiatrie et Neurologie de langue française qui devait se dérouler à Auxerre, en septembre 1974. Il était convenu que les dits-infirmiers devaient y présenter un rapport sur le rôle et la formation du personnel psychiatrique, les médecins ayant estimés que les intéressés devaient le rédiger eux-mêmes. Ils ont dû, pour cela, créer l'Association dite A.E.R.L.I.P. Un rapport est donc établi. Le principe de la participation des infirmiers, en tant que co-auteurs, avait été acquis. Ils s'y rendent (ils sont 300). Le président (Daumezon) et d'autres praticiens n'ont pas admis l'intervention du porte-parole infirmier, d'où une perturbation du dit-congrès. La version médicale diffère quelque peu : " La séance s'est ouverte normalement. M. le docteur Girardin devait y présenter un rapport sur le "Rôle et formation du personnel psychiatrique". A peu près après dix minutes de lecture de ce rapport général, 300 infirmiers ont fait irruption dans la salle de ce congrès ouvert mais privé. Nous étions convenus de recevoir de 15 à 20 de ceux-ci, afin que l'un des leurs puisse présenter le point de vue du personnel psychiatrique : d'ailleurs le rapport lu par le Dr Girardin a été établi  un peu en collaboration avec un "collège" d'infirmiers. Donc le médecin chargé de sa présentation a donné la parole à celui qui paraissait mandaté. C'est alors que cet homme a tenu des propos peu admissibles et même diffamatoires. Le président voyant la tournure prise a levé la séance." Le courant est coupé dans la salle, les psychiatres en désertent les travées. Les infirmiers, réunis à St-Bris le Vineux à quelques kilomètres d'Auxerre convient les psychiatres intéressés à débattre avec eux. Quatre psychiatres font le déplacement.

Le texte qui met le feu aux poudres médicales a été adopté, la veille au soir par 248 voix pour, 30 contre et 17 abstentions. Difficile de soutenir qu'il ne représente pas le point de vue des infirmiers présents. Le porte-parole est élu. Trois infirmiers sont candidats : Hubert Bieser, animateur de la première heure, désire le défendre parce que dit-il : " il est le reflet de ce que pensent tout bas beaucoup d'infirmiers qui n'ont pas pu se déplacer"; Maurice Lababsa, organisateur des journées de Clermont (qui sera élu) et Chantal Calova, responsable de l'AERLIP. 

"De même qu'il était impensable qu'un rapport concernant les infirmiers soit écrit par des médecins, de même il est inadmissible que sa présentation puisse se faire dans une assemblée où les véritables intéressés seraient absents, il ne saurait plus être question d'un discours sur les infirmiers en dehors de leur présence."

L'ouvrage

Il débute par le récit haut en couleurs et en dessins du rapport et de sa présentation au Congrès d'Auxerre. Tout y est : le rapport, les articles des journaux locaux, le résumé des assemblées générales, etc. On y voit, comme souvent à l'époque, une démocratie balbutiante qui se cherche entre les engagements politiques et syndicaux des uns et des autres et la recherche d'un commun. Vient ensuite le rapport à proprement parler. Il a été rédigé par un très large Comité de rédaction collectif, auquel ont participé des membres du personnel soignant (médecins, internes, psychologues, surveillants, infirmiers, élèves -dans cet ordre très hiérarchique au fond-). Les équipes de 28 établissements de toute la France y ont participé. 

Le rapport comprend trois parties : une approche historique de la profession, les résultats de deux enquêtes et questionnaires (l'un adressé aux directeurs d'établissement, psychiatres et moniteurs de cours et l'autre national adressé aux infirmiers), et enfin, la plus importante intitulée travaux de groupe, récits et témoignages. Il constitue une extraordinaire démonstration de la façon dont les infirmiers se percevaient eux-mêmes, et définissaient leur rôle et leur fonction. Cette troisème partie est découpée en quatre sous-parties : un constat, une alternative, une question et un choix fondamental. 

Le constat est terrible. Il décrit un monde asilaire fait de violence où les infirmiers matons ont tout pouvoir sur les patients qu'ils maltraitent allègrement. Sont décrits : le système asilaire (Angoulême), la violence (le Bon Vieux Temps), la routine, la réalité majoritaire de la psychiatrie et l'équipe soignante dans la réalité asilaire. Les infirmiers décrivent leur quotidien, sans concession. Qui oserait aujourd'hui écrire les mots de J.P. Vérot : " Et tant qu'il y aura dans une institution psychiatrique un être humain attaché, brimé, frappé, je protesterai par tous les moyens possibles; même si ce genre de protestations était jusqu'ici réservé à certains psychiatres aux écrits (révolutionnaires). La révolution psychiatrique (et les autres) n'a pas de propriétaires exclusifs ... !"

L'alternative entre immobilisme et changement suppose une analyse des forces en présence. Qui est responsable demandent les rapporteurs ? L'administration, les médecins, les infirmiers ? "Il y a des centaines de malades qui dorment bien, qui mangent bien, qui se tiennent propres, qui ont un bon comportement, et qui s'occupent, soit dans l'institution, soit hors de celle-ci ... qui rendent service au personnel ici, c'est la couture de la surveillante, là c'est le repassage des infirmières, ici c'est le terrassement pour le logement du chef, ailleurs c'est préparer le repas tous les jours les eaux grasses pour la nourriture des cochons du surveillant ... la source est intarissable, et tout le monde a bonne conscience." A quoi ça sert d'être infirmier ? Quelles impasses, impostures, barrages et résistances fomentent cet ordre asilaire ?

Les infirmiers ne se contentent pas de dénoncer, ils font de la prospective dans la troisième sous-partie. Que pourrait être l'infirmier ? Un soignant ou pas un soignant ? Un technicien des relations humaines dont le rôle est d'essayer de nouer des relations, d'établir des échanges à travers tout ce que la vie quotidienne met à sa portée : du moment du petit déjeuner au coucher et à la nuit. "Je rencontre Vincent dans le couloir, il me saisit par le poignet et m'entraîne vers sa chambre ... que voulait-il, le flot de paroles incohérentes qu'il déverse ne saurait me le dire, mais nous voilà tous deux dans cette chambre où  tout est aussi incohérent; machinalement, je remets à son poignet sa montre trouvée dans un coin de sa chambre, je remets en même temps un peu d'ordre dans ses vêtements lui réajustant sa cravate, reboutonnant sa chemise; il est là, se laissant faire, et je continue, j'arrange son lit en désordre. 

Décrire aujourd'hui ces gestes que chacun d'entre nous fait machinalement, paraît dérisoire et pourtant bien difficile, car pour le faire, il faut revoir en pensée cette scène et découvrir les petits détails qui insignifiants prennent alors toute leur importance au niveau que nous appelons "la relation avec le malade mental" ... Je ne me suis pas demandé ce que ressentait Vincent alors que je faisais tout cela, mes gestes n'ayant pour moi aucune importance, il m'avait entraîné, nous étions ensemble, un contact chaleureux naissait de cette situation; il était plus calme ... n'était-ce pas là sa seule demande ?" Sont envisagés ensuite la place de l'infirmier dans le secteur, le secteur. 

Le rapport s'achève par la formation, avec le choix fondamental que les infirmiers soient formés par des infirmiers et non uniquement par des médecins. 

Du côté de la pratique

J'ai longtemps exercé comme infirmier de secteur psychiatrique sans connaître les débats de 1974. Bien qu'entré en psychiatrie, en avril 1978 (à peine quatre ans plus tard), ils avaient contribué à modeler ma façon d'être soignant. Lecteur pourtant curieux, je n'avais jamais rien lu des acteurs de cette affirmation professionnelle et politique. Drôle de profession qui ne transmet pas ces combats, ses heures glorieuses. Il aura fallu la suppression de notre diplôme pour que je découvre l'Aerlip. J'ai ensuite rencontré Jean-Pierre Vérot, puis André Roumieux récemment décédé et Hubert Bieser qui sera resté jusqu'au bout auprès de son ami André. Sans le savoir, j'ai mis mes pas dans les leurs et essayé de transmettre à mon tour. Mes écrits finiront sûrement oubliés comme les leurs. Une profession sans passé, sans lecture, sans culture n'a pas d'avenir. 

Apport de cette lecture aux soignant(e)s  

L'asile is back. Il est de retour. On isole et on attache de plus en plus, y compris des patients qui n'ont d'autre tort ou d'autre trouble que de refuser le confinement. Même en hospitalisation libre. C'est évidemment illégal. Nombre d'infirmiers qui travaillent en psychiatrie ont du mal à repérer en quoi consiste leur rôle. La lecture du brûlot de l'AERLIP pourrait les accompagner dans la redécouverte de ce qu'est un infirmier et de ce à quoi il sert. Leurs réponses seront différentes de celles de 1974. Heureusement. Restent la façon de poser les questions, le refus des concessions, les naïvetés assumées.Restent surtout la conscience politique, le courage d'agir et de se battre collectivement contre des médecins alors tout puissants.

Dominique Friard

 

 

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 07/06/2020

Commentaires

  • villeneuve
    • 1. villeneuve Le 27/05/2020
    Merci pour ce "pitch" qui atteint son objectif en me donnant l'envie d'aller plus loin et de découvrir l'ouvrage. Oui une profession sans passé n'a pas d'avenir. Comprendre d'où l'on vient pour savoir où l'on va... S'intéresser à son passé c'est aussi un outil pour lutter contre des boucles de récursivité aux effets dévastateurs comme , vous l'évoquez, le retour de l'asile.
    « Celui qui ne se souvient pas de l’Histoire est condamné à la répéter » G.Santayana

    Merci à vous.
    • serpsy1
      • serpsy1Le 29/05/2020
      Merci Benjamin. Heureusement, il existe des défricheurs qui comme toi, et d'autres qui nous ont précédé, traquent les textes, les analysent et tentent de proposer une vision moins médicale de l'histoire de la psychiatrie et de la folie.

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