Delion P., La constellation transférentielle

La constellation transférentielle

Pierre Delion

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Un ouvrage précieux d’un auteur qui l’est tout autant, ​​​présente et décortique une notion et parfois une pratique dont on parle beaucoup sans toujours savoir ce qu’elle recouvre exactement.

« Voilà un patient schizophrène qui, en fonction de la personne rencontrée, va raconter des aspects de sa propre vie, qui sont des éléments partiels ne pouvant signifier ce qu’il vient faire à l’hôpital de façon synthétique. Aux deux premiers qu’il range dans la catégorie des bons objets (Klein) partiels, il raconte des éléments dont il pense sur le moment qu’ils vont intéresser l’interlocuteur ; l’homme-concierge sera intéressé par son travail et les difficultés qu’il y rencontre, la femme-infirmière sera intéressée par sa vie familiale et les difficultés avec son fils. Face au troisième, le psychiatre, qu’il identifie immédiatement à une personne hostile, il ne dit rien, et montre une attitude de persécution. Ces trois références rencontrées sur le chemin de son hospitalisation constituent l’actualisation de ses liens avec ses objets partiels. Il s’agit donc d’un transfert multiréférentiel. Ce premier pas, fondamental [accompli par Tosquelles] sera suivi d’un autre, essentiel, fait par Oury, avec le concept de « transfert dissocié ». »

L’auteur

Qu’écrire à propos de Pierre Delion qui n’ai déjà été dit ou écrit ?

Né en 1950, Pierre s’intéresse dès son DES de psychiatrie à la psychothérapie institutionnelle dont il est un actuellement un des plus brillants représentants. En 1998, il soutient une thèse de sémiotique intitulée L’enfant autiste, le bébé et la sémiotique.

Également psychanalyste, il a exercé en pédopsychiatrie au Mans où il constate que les enfants autistes sont négligés et atteints d’hospitalisme. Nommé à Angers, il défend l’idée que les équipes soignantes doivent intervenir beaucoup plus tôt auprès des enfants tant sur un plan diagnostic que thérapeutique. Son ouvrage sur le packing a reçu le prix spécial 2009 de l’Evolution psychiatrique.

Ses recherches sur le packing (enveloppement humide et froid suivi d’un réchauffement rapide proposé aux cas d’autisme sévère avec automutilations répétées) suscitent de fortes controverses. La pratique est interdite par la Haute Autorité de Santé en 2012. L’association Vaincre l’autisme considère le packing « comme une maltraitance à enfants » et porte plainte contre Pierre Delion qui est convoqué par l’Ordre des médecins du conseil départemental du Nord pour s’expliquer. Remarquons que ce même Ordre des médecins ne s’est jamais beaucoup investi contre la contention et les conditions d’hospitalisation des enfants autistes.

Il n’est pas exagéré d’affirmer que Pierre Delion a été le bouc émissaire d’associations d’autistes sans autiste à bord, ni au bureau ni même au Conseil d’administration. Il s’agissait d’attaquer la psychanalyse et pour cela tous les moyens étaient bons.

Il a tenu bon. Y compris sur un plan théorique. Ses ouvrages éclairent plus que jamais le chemin qui est le nôtre.

Il est engagé dans la rénovation de la psychiatrie contemporaine dont il ne cesse inlassablement de dénoncer les dérives qui sont devenues aujourd’hui un mode de (dys)fonctionnement.

« On le voit, la réunion de la constellation transférentielle, pour pouvoir se tenir, demande un certain nombre de conditions, et notamment la garantie que la parole de chacun sur son propre contre-transfert sera respectée en tant que telle, que les témoignages des uns auront autant de valeur que ceux des autres, et que la transformation ainsi accomplie pourra avoir des effets de contenance sur le patient dont il est question. »

 L’ouvrage

Le premier mot qui me vient c’est : « Enfin ».

Jusqu’à cet ouvrage, qui voulait articuler sa réflexion à partir du concept de constellation transférentielle devait naviguer entre différents textes, les séminaires de Jean Oury et ses ressassements géniaux. Ce n’était pas sans intérêt, chacun pouvant fabriquer l’outil à sa main et à sa lecture singulière des petits cailloux semés par Tosquelles, Oury, Delion et les autres.

Le premier mérite de cet ouvrage c’est de poser le cadre, le concept, ceux qui lui sont liés et d’avoir une référence solide à laquelle se confronter. Il faut remercier Pierre, Carnet Psy et les éditions érès de nous offrir ce condensé de 70 ans de psychothérapie institutionnelle. Rappelons que la constellation transférentielle réunit l'ensemble des personnes qui entourent un patient présentant une pathologie archaïque (Autisme, psychose, schizophrénie, etc.). 

Le transfert est devenu aujourd’hui un concept un peu flou dont le sens flotte entre alliance thérapeutique, relation soignant-soigné, empathie, accordage, etc. On sent bien qu’il se passe quelque chose qui nous engage avec le patient sur un plan relationnel mais faute d’outils pour le penser, on tâtonne. L’ouvrage commence donc par définir la notion de transfert dans la névrose et dans la psychose. Il s’agit, écrit Pierre Delion, « de former des soignants qui puissent accepter et accueillir le transfert psychotique, et ainsi, comme le disait Gisela Pankow, accepter de descendre aux enfers avec eux. » Le voyage n’apparait pas très engageant mais les paysages sont splendides et ses habitants de grands philosophes qui s’ignorent.

Delion poursuit en examinant les liens entre transfert multiréférentiel et institution. Cheminant toujours avec Tosquelles, l’auteur réaffirme qu’une institution est nécessaire pour accueillir et soigner des personnes psychotiques. La constellation transférentielle en est une. Les membres de l’institution devront se réunir de façon régulière pour raconter les expériences traversées avec les patients dont ils ont la charge. Ces réunion faciliteront et valoriseront l’accès à une parole authentique qui permette un récit des expériences sans être entachée des tracas hiérarchiques statutaires habituels. Autrement dit, en tant qu’expérience, le rangement de la chambre fait avec une ASH vaut un entretien avec le psychiatre. Tout l’enjeu est de faire en sorte que l’ASH se sente suffisamment reconnue pour en faire un récit et que le psychiatre ait réglé ses problématiques de pouvoir pour entendre cette expérience sans la minorer. Personne n’a dit que c’était facile. C’est même un combat pour chacun et les plus connus des psychiatres du champ de la psychothérapie institutionnelle ont un réel effort à accomplir pour être à la hauteur de la théorie.

Delion creuse la question en abordant la question, chez les adultes, à partir du concept de transfert dissocié cher à Jean Oury. Ce chapitre est l’occasion de revisiter la définition de la schizophrénie telle qu’elle est décrite par Bleuler puis dans le DSM V. Il décrit ensuite les transferts adhésif et projectif dans les pathologies archaïques des enfants.   

Le terrain clinique ayant été déblayé, l’auteur aborde spécifiquement la constellation transférentielle est ses effets institutionnels sur les pathologies dites archaïques, les bébés et les personnes dépendantes.

Il conclut l’ouvrage en effectuant un retour sur la psychothérapie institutionnelle dont il retrace l’histoire et différents concepts.

« Tout se passe aujourd’hui, conclut Pierre Delion, comme si la maladie mentale était susceptible d’une rééducation pouvant réussir là où une éducation a échoué. On établit un plan de travail, un programme d’entraînement, un protocole de rétablissement, une éducation thérapeutique. Le « traitement » consiste à suivre ces étapes dans l’ordre, et à force d’obstination, on prétend parvenir au résultat recherché. » La seconde façon décrite tout au long de l’ouvrage se produit lorsque le soignant, quel qu’il soit traverses une expérience significative avec le patient, et après coup réfléchit avec lui sur ce qu’il s’est passé, comment le comprendre et comment en tirer un enseignement pour changer. Il paraît raisonnable d’utiliser les deux approches de manière complémentaire, selon les résultats recherchés. « On n’a jamais vu des soignants adopter des attitudes humaines avec des patients gravement touchés par la maladie s’ils ne sont pas considérés eux-mêmes de façon humaine par leurs responsables ; on ne peut être ni bienveillant par décret, ni généreux en suivant un protocole. » La désaffection actuelle des soignants pour la psychiatrie et les métiers du soin en général n’a guère d’autre source que celle-là. Faute d’être reconnus, entendus, pris en compte, bref faute d’être traités humainement, les soignants s’en vont.

Dominique Friard

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