Desolme C., L'histoire de ma rue

L’histoire de ma rue

Claire Desolme

Un récit de vie marqué par la maladie psychiatrique et la rue qui est aussi le récit d’un rétablissement. On peut en repérer les étapes dans l’ouvrage lui-même. Il s’en dégage un bel optimisme et une belle foi en la vie.

Numerisation 20210606

« De fil en aiguille, je finis par me retrouver définitivement à la rue, nuit et jour. Je tombe dans la précarité et la délinquance. La rue sera mon quotidien pendant deux ans, avec son lot de violences morales et physiques. Je ne peux plus prendre mon traitement, et c’est aussi l’une des causes de ma dégringolade. »

Claire a aujourd’hui 44 ans. Elle s’est sortie de la rue et de la maladie même si elle ne doit pas baisser sa garde. Bénévole au « Café sourire » du Secours Catholique de Gap (05), elle a écrit ce livre avec la collaboration de Nathalie Mathis-Delobel, écrivain biographe. C’est un récit mais c’est aussi un acte. « En achetant ce livre, vous avez déjà contribué à hauteur de 2 euros aux futures actions de la Délégation des Alpes du Sud qui œuvre notamment auprès des Sans Domicile Fixe. »

J’ai rencontré Claire à l’atelier écriture que j’animais au Centre de Santé Mentale, à Gap. Claire est venue régulièrement à « Sous presse les mots ». Elle y a laissé quelques textes comme autant de petits cailloux.

Son livre est fait de ces petits cailloux, petits moment que l’on sème pour retrouver son chemin. On n’a pas le temps de s’appesantir, l’urgence est de se souvenir des étapes, des personnes qui ont soulagé, un temps, un fardeau bien lourd à porter.

Claire  est passionnée par l’art. A l’université, elle aborde l’histoire de l’art, l’esthétique, la sémiologie, la photo, la sculpture, le cinéma. Elle développe en parallèle la maîtrise de l’aquarelle et du dessin.  Elle obtient sa licence d’arts plastiques, en juin 1997, à 21 ans. Tout va bien alors ? Non. Affectée par le décès d’une amie, elle explose. Au fil des jours, elle s’enferme dans sa chambre qu’elle refuse de quitter. Elle finit par être hospitalisée en psychiatrie.

Elle se bat, alterne hospitalisations et sorties. Elle travaille, multiplie les stages : hôtesse de caisse, ouvrière en boulangerie, enquêtrice de prix, répétitrice en maison d’enfants, petits CDD successifs où elle s’épanouit.

A ce moment-là, elle tient sa maladie à distance.

La maladie puis la mort de sa tante bouscule le fragile équilibre.

Alors qu’elle prépare le brevet de secourisme, elle a un coup de cœur pour le sapeur-pompier instructeur.

« Or, je ne suis plus en capacité de gérer de façon normale mon comportement. Je suis absorbée par trop de choses en même temps. La maladie qui m’affecte déforme ma vision de la réalité et j’agis de façon déraisonnable. Vraisemblablement mon attitude, vis-à-vis de cet homme, tient du harcèlement ; c’est en tout état de cause, ce motif qui est choisi pour étayer l’accusation dont je fais l’objet. Car en peu de temps, je me retrouve sous procédure judiciaire. La caserne se porte partie civile. Stupeur … et tremblements ! »

Expulsée de son logement, Claire est condamnée. Elle erre entre Paris et Marseille, en passant par Manosque et Briançon. Elle fait la connaissance de deux hommes qui vont la protéger des violences une année durant. L’un d’eux, Michel, est un habitué de « Brin de causette » un espace de rencontres créé par le Secours catholique. Même précaire, même à la rue Claire ne se laisse pas aller. Elle ne part pas à vau l’eau. Elle continue à s’intéresser aux arts. Grâce à « Culture du cœur » et aux billets de spectacle gratuits que l’association distribue, elle va voir des pièces et des spectacles au théâtre de sa ville. Elle fréquente, à son tour, « Brin de causette » où elle est accueillie de manière inconditionnelle, où nul ne lui pose de questions auxquelles elle ne voudrait pas répondre.

Elle finit par être hospitalisée au Centre Hospitalier de Laragne où elle commence à se reconstruire. Elle a alors l’idée d’écrire ce livre qu’elle réalise d’abord entièrement à l’atelier thérapeutique de Gap, à l’Aujour. Claire va y travailler quatre ans, jusqu’à sa fermeture, décidée par le directeur des soins en 2016. Céline, Éric et Jean-François les infirmiers qui l‘animent y ont fait un chouette travail de resocialisation. Ainsi Claire qui a investi la reliure pourra-t-elle travailler sur son ouvrage.

Lorsqu’en 2018, elle se sent à nouveau mal, elle ne peut pas s’appuyer sur l’Aujour fermé, Eric, l’infirmier ne s’est jamais remis de cette fermeture et a fini par mettre fin à sa vie, Jean-François a quitté l’établissement. La connerie rend malade et tue.

La rechute est plutôt bien accompagnée et Claire reprend sa marche en avant.

Aujourd’hui Claire est bénévole au Secours Catholique, au café « Sourire ». Elle participe à l’accueil des personnes précaires.

Apport du livre aux soins

Le parcours de Claire illustre les différentes étapes de ce que Patricia Deegan, l’usagère américaine, a décrit sous le nom de rétablissement : moratoire, espoir/conscience, préparation, reconstruction et croissance.  A un premier temps plus ou moins long de retrait marqué par un sentiment de perte et de désespoir, par le déni de la maladie succède un temps d’espoir, la conscience que tout n’est pas forcément perdu, que l’on peut agir par soi-même et retrouver le contrôle de sa vie. Pas magiquement comme si rien ne s’était passé, mais en s’y préparant, en s’y entraînant. On retrouve ce moment chez Claire qui se bat, cherche des cdd, continue à fréquenter les théâtres, même lorsqu’elle est à la rue. C’est à l’Aujour et avec ses amis du Secours Catholique que Claire se prépare à se reconstruire. L’élaboration du livre en est la manifestation. Préparation et reconstruction cohabitent dans ce projet mené à bien. Au fond dit Claire : « Oui j’ai été hospitalisée en psychiatrie, oui j’ai vécu deux ans à la rue mais j’en suis sortie et ces deux expériences ne suffisent pas pour dire ce que je suis. Je suis aussi celle qui travaillait au supermarché, qui donnait des cours aux collégiens, qui a vu Songe d’une nuit d’été au théâtre, celle qui est bénévole au « Café sourire ». La fin du livre nous montre Claire qui mène une vie autonome, qui gère sa maladie, son traitement avec l’aide de quelques soignants, qui tient bien sa place de bénévole. L’ouvrage est un élément de cette croissance. Claire a été photographiée, invitée à s’exprimer dans les radios locales. Elle est devenue à son niveau une porte-parole et contribue par cet ouvrage à soulager la souffrance d’autres personnes précaires, que cette précarité soit sociale ou psychique.

Comme l’ont repéré nombre d’usagers qui ont travaillé sur le rétablissement, la foi, le développement spirituel jouent un grand rôle dans la reconstruction. Ce fut aussi le cas pour Claire qui expose très simplement comment sa foi l’a aidée à cheminer et a souvent éclairé son chemin.

Dominique Friard

 

 

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