Sanlaville Dominique, Psychiatrie, hôpital, prison, rue ...

Psychiatrie, hôpital, prison, rue …

Malades mentaux : la double peine

Dominique Sanlaville

Numerisation 20200608 2

La médicalisation du soin psychiatrique a pris le pas sur l’écoute et la réflexion clinique, on traite vite fait, mal fait. Les malades se retrouvent attachés à leur lit, enfermés en prison ou abandonnés à la  rue. Belle réussite ! 

« Il n’y avait pas toute la bureaucratie galopante, ni les systèmes procéduriers actuels qui nous contraignent à travailler dans la crainte permanente. […] La maladie, selon nous, devait être traitée dans le milieu qui lui avait donné naissance. Pour éviter les hospitalisations, il fallait dépister les troubles et surtout essayer de les prendre en charge très tôt. »

L’auteur

Dominique Sanlaville est un ancien infirmier de secteur psychiatrique, depuis peu retraité. Il a débuté à 19 ans. Il a travaillé dans ce qu’il nomme un « petit hôpital de campagne » près de Roanne. Il a connu le secteur psychiatrique. L’hôpital a fermé, la psychiatrie a été contrainte de survivre à l’ombre de l’hôpital général. Il l’a vue « se déshumaniser », que ce soit dans ses méthodes ou dans la considération des malades et de la vie psychique.  Il a publié quelques petits textes courts sur l’ancien site de serpsy en 2009 (« C’est la psychiatrie qui devient folle », « Réflexions d’un soignant », etc.). Cet ouvrage est son troisième après Tranches de vie en psychiatrie (Edilivre 2016) et Retrouver le sens du soin en psychiatrie (Chronique Sociale 2018).

« Qu’il soit malade, qu’il soit vieux, qu’il soit déviant, qu’il soit  étranger, l’individu a besoin d’enracinement, de dignité, de décence et de considération.

C’est peut-être cela savoir vivre en société, dans une vraie démocratie capable d’accorder une place à tous. »

L’ouvrage

L’ouvrage de Dominique Sanlaville n’est pas sans lien avec celui de Sébastien Velut (L’hôpital, une nouvelle industrie) que nous avons présenté hier. L’un est le côté face de l’autre. L’arrivée des gestionnaires du chapitre 2 coïncide avec la fin de la fonction soignante de l’hôpital. Lui succède un chapitre relatif au changement chez les soignants, l’un impliquant l’autre. Le chapitre 3 détaille les conséquences de l’idéologie gestionnaire : fin du secteur et réduction des lits, médicalisation de la folie, la psychiatrie n’est plus une spécialité, le recours à l’isolement et à la contention se banalise et augmentation des hospitalisations sans consentement. Le constat est aussi implacable que celui de son collègue neurologue. Les artisans finissent toujours par tomber d’accord quand il s’agit d’apprécier la qualité d’un ouvrage.

Le livre de Sanlaville est construit en trois parties : La maladie mentale à l’hôpital, la maladie mentale en prison et la maladie mentale dans la rue. Un dernier petit chapitre relate quelques expériences qui pourraient peut-être devenir des solutions.

La meilleure façon d’en rendre compte consiste peut-être à en citer des passages. Le constat est souvent sévère, sauf lorsqu’il évoque des parcours de patients, dont dit-il leur « propre histoire est devenue une histoire sans parole ».  

« Vidée de sa substance, vidée de son âme, la psychiatrie n’est plus maintenant qu’une simple branche de la médecine organique. Elle a perdu sa réflexion, ses origines philosophiques et psychologiques, sa capacité de remise en cause et ses projets. En voulant tout formaliser, tout objectiver, on lui a ôté sa singularité. » Nous sommes quelques infirmiers à  avoir publié des ouvrages, tous de la même génération. Nous avons travaillé à côté de Roanne comme Dominique, à Villejuif comme Yves Gigou, à Marseille comme Robert Clemente, Marie-France et Raymond Negrel, à Toulouse comme Blandine Ponet, Marie Rajablat et Christophe Malinovski, à Caen comme Jean Fleuré, comme Madeleine Esther à Montargis, Jean-Paul Lanquetin à Lyon, à Laragne et à Paris comme Marie Rajablat, Anne-Marie Leyreloup, nous faisons tous le même constat. « On a abandonné complètement la clinique, la psychopathologie et dans quelques années plus personne ne saura ce que c’était. »

Mais les  jeunes infirmiers ?

« Les nouveaux infirmiers qui arrivent sont préparés aux soins techniques. Ils parviennent avec dextérité à faire passer des tuyaux dans tous les orifices mais ont une formation et une expérience bien insuffisantes en psychiatrie. Très souvent, ils n’en connaissent même pas l’histoire. Alors ils ouvrent de grands yeux quand j’explique qu’autrefois mon rôle ne se limitait pas à m’occuper du seul présentateur de symptômes que représente le malade. »

Peut-être est-ce plus efficace ?

« Ainsi, au fil des années, la  violence et l’agitation sont devenues problème numéro un en psychiatrie, sans qu’il y ait une réelle dangerosité plus élevée des malades. On pourrait se demander si l’incompréhension et la peur des soignants n’augmentaient pas, dans une certaine mesure, la violence des patients. »

Travaillant tout près de St Etienne, Sanlaville reprend le rapport de visite du Contrôleur Général des Privations de liberté : « Vingt patients de psychiatrie se retrouvaient donc aux urgences générales. Treize étaient allongés sur des brancards, sept avaient des contentions aux pieds et aux mains et parmi eux, deux étaient en soins libres. Ils attendaient, pour certains depuis sept jours, sans avoir pu se laver, se changer ou téléphoner. Trois disposaient d’un urinal placé le long de leur jambe. Les contentions étaient visibles par les autres malades qui venaient en soins généraux et par leur famille. […] Aucun pourtant, comme il a été relevé, ne présentait d’agitation et certains même demandaient à être détachés sans véhémence. »

L’analyse des pratiques y était inexistante, aucune remise en cause, pas d’évaluation, pas de réflexion institutionnelle, l’épouvantable banalité du mal telle que la décrit H. Arendt. « L’isolement et la contention sont dans la tête des soignants aussi bien que dans leurs protocoles de soins, considérés comme thérapeutiques ! »

La prison et la rue sont traitées avec la même férocité. Les malades mentaux font peur. On les envoie en prison dès qu’ils ont l’amabilité d’en donner un prétexte. Et quand ils sortent, que ce soit de prison ou de l’hôpital, ils se retrouvent à la rue où ils sont isolés et abandonnés.

Sanlaville appuie sa réflexion sur des enquêtes, des statistiques, sur des articles publiés dans la presse. C’est à la fois une force et une faiblesse. Force dans le sens où ces chiffres donnent une véritable légitimité à ses propos, faiblesse dans le sens où il ne cite pas ses collègues qui ont œuvré dans le même sens et conforte ainsi les jeunes infirmiers dans leur méconnaissance de l’histoire de la profession et de ses pratiques. C’est lorsqu’il parle des patients qu’il a accompagnés qu’il est le plus convaincant.

Du côté de la pratique

Tout comme Dominique, j’ai fait l’expérience de n’être pas cru par mes interlocuteurs. Cette psychiatrie sans contention, ça ne peut pas être possible. Les  fous sont à lier. D’ailleurs l’expression le dit bien. On ne peut pas faire autrement. Tous en sont convaincus : psychiatres, infirmiers, administratifs. Comme si les années 70-90 n’avaient jamais existé.

Apport de cette lecture aux soignant(e)s

En reliant ce qui se passe en prison et dans la rue avec ce qui se vit de non-soin à l’hôpital psychiatrique, Sanlaville contribue à faire sortir cette psychiatrie médicalisée de l’hôpital. C’est le même combat partout qui se mène. Qui ne souhaite pas être complice de ces externements arbitraires, en le lisant a les outils de pensée pour pouvoir le faire. Ses histoires cliniques, heureuses ou malheureuses montrent comment il est possible de contenir avec de la parole, de l’écoute, de la relation.

Dominique Friard

Notes :

SANLAVILLE (D), Psychiatrie, hôpital, prison, rue …. Malades mentaux : la double peine, Chronique sociale, Lyon, 2019.

Date de dernière mise à jour : 08/06/2020

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