Discours des infirmiers aux psychiatres à Auxerre

Texte de l’intervention des infirmiers psychiatriques au Congrès de psychiatrie et de neurologie de langue française.

Le vendredi 13 septembre 1974, à Auxerre, près de 400 infirmiers psychiatriques ont fait irruption au congrès des psychiatres. Ils ont lu la déclaration suivante :

 

"Nous avons très peu de temps, nous serons brefs mais fermes.

Si nous sommes ici, ce matin, c’est parce que nous nous sommes aperçus que nous existons, et que nous avons notre mot à dire quand il s’agit de psychiatrie : c’est notre boulot, c’est notre pratique quotidienne, et nous vous refusons l’exclusivité d’un discours en vase clos. La psychiatrie, nous voulons vous en parler, nous en avons assez d’être obligés de nous taire.

Si notre rapport ne joue pas le jeu de votre congrès, c’est que pour parler du rôle et de la formation de l’infirmier, il faut d’abord parler du contexte et des conditions dans lesquels il travaille.

Vous n’ignorez peut-être pas que dans vos services, vos hôpitaux, vos secteurs, tout va vraiment mal ! Si vous l’ignorez, nous sommes venus vous le dire. Mais ni en juges, ni en accusateurs, car nous sommes censés faire ensemble la psychiatrie ; cependant, pouvez-vous dire que nous soyons témoins de la même pratique ?

Nous  disons non !

Parce que ce n’est sûrement pas votre position privilégiée de techniciens qui va nous permettre de négliger notre position d’observateurs privilégiés. Nous pouvons légitimement nous proclamer observateurs-acteurs de la folie dans les basses fosses des asiles.

La psychiatrie est-elle devenue, ou est-elle encore le champ clos de toutes les expérimentations possibles ? On pensait qu’en matière de concentration humaine la dernière guerre avait tout résolu … pas du tout ! Il existe moins de centrés d’accueil, mais l’affluence y est multipliée, c’est-à-dire qu’on ne trouve plus deux malades par paillasse, mais on fait la queue au dispensaire, lequel dispensaire constitue l’un des sommets du triangle qu’il forme avec le bistrot et le commissariat, comme quoi il existe aussi une formation continue pour le malade mental.

La multiplication tous azimuts de cette psychiatrie, dite de secteur, en dehors des questions de l’ordre public à maintenir par tous les moyens, n’est-elle pas le témoin d’une misère psychique de plus en plus généralisée ?

On n’est pas là pour tenir un discours sociologique, mais que pensez-vous plutôt de toutes les saloperies qui se perpétuent sous le couvert de la chimiothérapie ?

N’a-t-on pas vu des malades travaillant enchainés dans les champs sous dose massive de neuroleptiques ? Nous ne disons pas que les médicaments ne permettent pas d’établir une relation avec les malades, qu’à la limite un léger neuroleptique ne permet pas à un manœuvre de supporter sa femme, ses gosses et ses impôts après quinze heures de boulot (c’est ça le secteur !) ; par contre, vous êtes complices des trusts pharmaceutiques qui font leur profit sur le dos de la maladie mentale. Depuis quand la maladie mentale s’étudie-t-elle en laboratoire ? Pourtant les laboratoires savent bien que leurs produits peuvent faire mourir les gens, comme à Poitiers où il n’y a pourtant plus d’Arabes, mais où le record des doses dépasse toute imagination, toute inquiétude à ce sujet. Mais les laboratoires affirment que ce sont les médecins qui sont disposent du Savoir, du Pouvoir aussi, mais ce sont les laboratoires qui ont le plus d’argent, comme par hasard. C’est qu’ils le distribuent fort bien, nous le savons, ce qui explique peut-être la multiplication des expériences médicamenteuses.

Il ne faut pas se mettre Martel en tête, nous ne sommes pas ici non plus pour parler de la misère. Mais quelle misère ? Nous, on dit c’est la merde ! C’est vraiment la merde ! la gentille petite merde quotidienne. Cette merde, les pouvoirs publics (vous voyez qu’on ne se trompe pas d’ennemi, à moins que ce soit vos amis !) chaque jour les pouvoirs publics la cautionnent.

Quelle misère ? Et la misère au niveau du désir-même que vous revendiquez dans votre discours, discours mystificateur s’il en est. Et la misère sexuelle, Messieurs Dames, qui règne comme un tabou rédempteur et aliène ce désir livresque et mille formes de plaisir qui ne lui correspondent même pas … Heureusement ! le sexe pour en causer, on en cause, pour en jouir, tintin !

Quelle misère ? Et le racisme dans les hôpitaux psychiatriques, les placements d’office (ASPDRE), les matraquages neuroleptiques, les passages à tabac, l’isolement forcé, le rapatriement dit sanitaire pour les immigrés ? …

Quelle misère ? La misère financière, basse politique que d’en parler, les fous ne sont pas des travailleurs, tout au moins, on ne dit pas que c’est l’appareil de production qui les a brisés, disons alors qu’on répare leur force de travail. En termes psychiatriques, on dit qu’on les réinsère. Mais réinsérés ou pas, nos fous ont cotisé à la sécurité sociale. Qu’en fait-on s’il leur arrive d’être foutu ? On les fait travailler pour trente francs par mois, ça s’appelle l’ergothérapie. Et passons sur ceux qui les font travailler chez eux, et pour rien !

Quelle misère ? Il est interdit de mêler les fous à la politique, on ne peut donc pas parler de misère spirituelle, d’ailleurs, ils regardent la télévision derrière un grillage et suivent régulièrement le jour du Seigneur, c’est toujours ça … Nous, on ignore ce que pense Freud là-dessus, toutefois, a-t-il préconisé que le salaire différé des travailleurs contribuait à faire le prix de journée des établissements privés puisse être utilisé à pourvoir la garde-robes et lé réfection des chapelles des bonnes sœurs qui y sévissent ? Peut-on cautionner cette vacherie grâce à Freud ? Si ce n’est Freud, c’est donc Lacan.

Certes, ce n’est pas Lacan qui, dans un hôpital privé, tente de lancer un journal où l’on permet aux malades de critiquer un peu l’institution : le journal est censuré et les médecins initiateurs balancés comme des malpropres ! Pourquoi ne pas dire, à propos des protestations adressées contre ces manigances sordides, que la Direction du Bon Sauveur de Caen, au nom de la respectabilité, détourne les critiques portées contre elle, les jugeant calomnieuses dans un congrès international ?

Et puisqu’on parle du privé, parlons donc des cliniques où l’on produit une nouvelle maladie mentale, celle qui ne se soigne que par le fric !

On a parlé de diffamation à propos d’un texte de notre rapport, et nous, nous disons que depuis des années nous nous censurons, nous la fermons … et vous aussi. Car pour nous, le scandale n’est pas de dénoncer les choses, mais que les choses puissent exister. Alors, quelle est la vraie signification du secret professionnel ? Respect du malade ou bouclage de la parole ?

A propos de libre parole, certes la psychothérapie institutionnelle a été un facteur de progrès … Mais qu’en est-il aujourd’hui de ces lieux où l’on s’en réclamait ? Elle a atteint les limites de sa crédibilité ; la parole, d’accord, mais la violence asilaire quotidienne demeure …

Ceci n’a rien d’une accusation, c’est un rappel du fait établi que la hiérarchie, ça existe, ça fonctionne, et par conséquent vous n’êtes, pas plus que nous, maîtres de votre pratique. On vous utilise. Et finalement, la hiérarchie étant celle d’une idéologie du pouvoir, vous êtes comme nous victimes d’intérêts qui vous dépassent et d’opérations qui vous échappent, on vous fait jouer un rôle de contremaître vis-à-vis des infirmiers ou autres travailleurs de la santé mentale que nous sommes.

Nul doute que certains d’entre vous, et même d’entre ces travailleurs, se complaisent à être ainsi utilisés ; on les paie, on peut se demander jusqu’où on irait, et avec qui (!) pour un tel prix. Mais tel est pris qui croyait prendre, nous prétendons que vous vous faites aussi avoir ! Dès que vous ne servez plus les intérêts du patron, vous êtes virés comme de vulgaires contremaîtres. Un exemple nous vient de l’hôpital où un chef de service a été sanctionné avec toute son équipe de travail parce qu’il appliquait la formule du secteur préconisée pourtant par les textes officiels. Seulement, son service n’était plus rentable ! Et puis, il y a autre chose.

La formation, on aimerait savoir, nous, pourquoi elle est si médicalisée, à tel point qu’elle devient inutile, mensongère, en dehors de tout contexte social, et tellement sortie de tout contexte, de toute intelligence sociale, que ce n’est même pas nous, les premiers intéressés qui la faisons (on croirait qu’ils parlent de certaines formations IPA). C’est un comble ! Nous en voulons comme preuve le sort que votre association a fait à ce rapport : le travail que nous avons réalisé collectivement, par l’entremise de votre vénérable association, ce travail, sous la forme définitive qu’était le rapport à ce congrès, notre principal outil, votre association nous l’a bassement confisqué, à nous, ses auteurs ! Sans commentaires …

Et voilà comment le « client » du médecin ou de l’infirmier, qui était à l’origine un Monsieur Untel, habitant Sarcelles, marié, père de cinq enfants et travaillant comme manœuvre, voilà comment un homme devient pour nous, je cite : un alcoolique dangereux capable de cogner sur sa femme et sa concierge, c’est tout le bénéfice des années de formation. C’est aussi la réalité vécue  chaque jour. Pourquoi ne pas le dire ?

Et quand le secrétaire départemental du Val de Marne du syndicat des psychiatres des hôpitaux, organisation hautement représentative de la corporation, écrit en analysant le problème de la fuite des élèves-infirmiers que ce problème est très aigu et qu’il faut trouver un moyen de fixer ces agents, que propose-t-il ? Il propose de supprimer leur salaire et de leur allouer une bourse d’études en passant avec eux un contrat les obligeant à un remboursement en cas de départ prématuré. A cette lettre, savez-vous ce qu’une de ses collègues répond ? Elle répond : le problème de la pénurie est réel, inévitable quand, de plus en plus, on recrute des gens au niveau d’études secondaires, donc instables par nature. On va presque crier bravo !

Mais, trêve de discours sur la crise du sujet (qui pourtant n’est guère épuisé), voici que le 72ème Congrès de Psychiatrie et de neurologie de langue française siège à Auxerre, et l’on apprend que quelques murs s’écroulent et disparaissent juste avant, que des grilles les remplacent juste après. Opération coûteuse d’une visée presque libérale (on garde, à titre historique, un petit saut de loup), si ces administrateurs ont au préalable assuré les budgets pour certaines premières nécessités : des chaussures par exemple, même si les fous sont des va-nu-pieds.

Va dans le même sens la transformation des infirmiers de l’hôpital psychiatrique d’Auxerre en larbins de ce congrès, ce qui est une manière directe de marquer la place de l’infirmier.

Passons à des choses sérieuses. Le véritable thème serait peut-être le fou, l’infirmier et le médecin … La notation n’introduit-elle pas, en dehors du fait qu’elle vous confère ce rôle de petit chef, les effets d’un pouvoir dont vous êtes victimes, et qui vous échappe, dans vos palabres sur la Loi avec sa grande aile protectrice ? Qu’est-il advenu du médecin-chef qui avait refusé de noter son personnel ? A-t-il été réintégré par le Ministère ?

 Quant à la prime de service, nous ne savons pas ce qui, chez vous, en est l’équivalent, mais vous n’ignorez pas qu’elle est le pilier du  principe suivant : diviser pour mieux régner, on peut dire brimer pour primer, ou primer en opprimant, si on est en prise directe sur l’inconscient …

Et pour ne pas conclure, ce qui serait abuser du travail  que nous avons tous fait, encore une fois, et maintenant d’une manière tout aussi explicite, nous devons pour organiser ce travail, vous demander de qui, de quoi, vous  vous voulez complices.

Avez-vous, par exemple, protesté contre la circulaire Poniatowski du 9 mai 1974 qui fixe pour fonction première aux soignants de resocialiser le malade  pour le remettre le plus rapidement possible dans le circuit économique ? Ceci est le projet de la bourgeoisie, ce ne peut être le nôtre.

Cette réalité,  nous n’en voulons plus, nous voulons la détruire avec tous ceux que la psychiatrie traque dans la vie quotidienne, avec les hospitalisés, avec les travailleurs de la santé mentale.

Si aujourd’hui nous n’avons pas de propositions concrètes à vous faire, c’est que nous en sommes, de notre réflexion, au stade du constat, donc de la contestation. La seule proposition concrète que nous ayons à vous faire ici même aujourd’hui, c’est de commencer à discuter ici et maintenant … Et, de toute façon, cet après-midi nous vous invitons à venir nous rejoindre à notre rassemblement de St Bris le Vineux, à la colonie du Bois-Douzein. »

Quatre psychiatres firent le déplacement. Leurs confrères le leur firent payer très cher.

Quelques petites choses ont vieilli mais le fond de l’intervention est toujours actuel. L’essentiel du discours pourrait être tenu aujourd’hui.

Date de dernière mise à jour : 26/06/2021

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