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  • Grand Bal du Printemps de la Psychiatrie

    Le grand bal du printemps de la psychiatrie

    « Les fleurs avec nous ! Les fleurs avec nous ! Les fleurs avec nous ! »

    On avait invité les fleurs au grand bal du printemps de la psychiatrie.

    Chacune avait reçu son préavis de rêve acheminé par une abeille diligente. Elles avaient longuement choisi leur parure. Chacune s’était maquillée, avait repassé ses pétales, affuté ses épines pour éloigner les gros bourdons casqués et castanérisés. Elles s’étaient parfumées pour accompagner le blues des blouses blanches, noires et bleues.

    On avait planqué les perturbateurs endocriniens qui avaient rejoint neuroleptiques et antidépresseurs au musée des horreurs libérales.

    On les avait toutes invitées pour n’en vexer aucune. Les pensées s’étaient libérées des IRM, des professeurs Tournesol et des petites lumières qu’elles allumaient dans l’hippocampe et sur l’aqueduc de Sylvius. On croisait des pensées profondes, des pensées obscènes, des pensées positives qui méditaient en position du lotus, des pensées uniques cachectiques, des pensées du jour en uniforme, drapées dans le drapeau bleu, blanc, rouge de Blanquer, des pensées obsédantes traitées par T.C.C, des pensées de Pascal et de Pierre Dac qui serinaient le discours sur la méthode ABA, des pensées envahissantes qui se faisaient du mouron, des pensées loufoques qui parlaient de transfert et d’écoute, des pensées morbides entourées d’immortelles et de pissenlits mangés par la racine, des pensées de Marc Aurèle et d’Orelsan, des pensées vagabondes qui descendaient le boulevard de l’hôpital. Elles braquaient le projecteur sur les nouveaux évangélisateurs, catéchumènes d’une psychiatrie enfin scientifique. De la dopamine pour les toxicos du cerveau ! De la noradrénaline pour les dopés du neurone ! Et un Centre expert pour tous !

    On avait invité les fleurs au grand bal du printemps de la  psychiatrie.

    Un parfum de printemps flottait sur la ville lumière qui sortait doucement des ténèbres. Prévert faisait le Jacques, Béranger arrosait la fleur qui lui pousse à l’intérieur, Brel apportait des bonbons. Et le chœur répondait : « Les fleurs sont périssables. Surtout lorsqu’elles sont en bouton mais l’idée de fleur, elle, est immortelle, comme le printemps, comme la révolte, comme le soin. ». Une sève nouvelle irriguait nos veines. On osait des métaphores inouïes. La partie se prenait pour le tout, et le tout défilait le poing levé.

    On avait invité les fleurs, toutes les fleurs. Les rimes masculines et les rimes féminines. Et même celles qui ne riment à rien. Les belles échappées qui sentent le retour à la maison après l’isolement, les modestes qui se planquent sous la mousse comme tant d’infirmières en réunion. Les belles de jour toujours et de nuit qu’on ne passera pas, les dames-d’onze-heures qui cherchent midi à quatorze heures et arpentent les trottoirs parsemés de fleurs qui poussent sur le fumier de la misère psychique. Fleurs de riches et fleurs de pauvres. Fleurs de béton, de canicule, de caillasse et de montagne que des jardiniers aux mains habiles protègent des désherbants. Orchidées aux friselis envoûtants. Fleurs de banquet vendues en tapis, en bouquet, en cascades qui célèbrent des unions où l’on se déchirera à belles dents avant d’aller consulter au CMP. Prévoir quelques mois d’attente, les psys se font rares.

    On avait invité les fleurs au grand bal du printemps de la  psychiatrie.

    Les fleurs en serre avaient décliné l’invitation. Mesurées, jaugées, évaluées, calibrées, certifiées, elles séchaient sur place exsangues comme une quelconque psychiatrie publique.

    La rose du petit prince n’en finissait plus de se préparer, lissant chacune de ses pétales tout en prenant garde au fondamental mouton de Panurge que ses épines n’effrayaient guère. Un peu.

    Un tapis de marguerites dessinait un anneau de Moebius en effeuillant l’Aimée de Lacan. Beaucoup.

    Un œillet flétri, rescapé de la révolution portugaise, décorait la boutonnière de l’illustre psychiatre inconnu qui avait vendu son âme à Lily, Sanofi et autre Otsuka. Passionnément. 

    Un parterre d’oseille attendait la raiponce des actionnaires et perdait patience. A la folibérale !

    Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ! A la folie ! 

    A la folie ! Toast jamais porté.  

    Ni Dieu, ni maître et la folie pour compagne !

    On avait invité les fleurs au grand bal du printemps de la psychiatrie

    Les grévistes de la faim de Rouen, les blouses noires, les perchés du Havre, les secoués de serpsy, les zunifiés, les zupéhesses de partout, les 39 et les 40-12, l’appel des appels et les moins-un, ceux de Sud et ceux du Nord qui ne devaient rien à Céline, ceux de la CGT qui en avaient marre de végéter, les non-dupes et les autres, les fils conducteurs et les points de capiton, les psy causes et la criée, humapsy et la Fedex tout ceux-là et beaucoup d’autres manifestaient pour le printemps de la psychiatrie, pour un renouveau du soin psychique.

    Ils étaient tous là. Ceux qui dessinent un arc-en-ciel chaque fois que la pluie tombe sur la psychiatrie, ceux des boules de neige lancées sur les CRS, ceux qui entonnent des canons (à eau) chaque fois qu’un technocrate leur explique le soin, ceux qui persistent à se servir du nom-du-père quand l’époque se voue aux images, ceux qui gardent les portes ouvertes et se passent de windows, ceux qui vomissant Cortexte, Cariatide et Cimaise préférent raconter les soins sur une feuille d’assertion. Ils étaient tous là, les scribes et les interprètes, ceux qui musent et ceux qui habitent l’espace tonal. Et ça défilait, ça défilait.

    On avait invité les fleurs au grand bal du printemps de la psychiatrie.

    Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ! A la folie ! 

    A la folie ! Toast jamais porté.  

    Ni Dieu, ni maître et la folie pour compagne !

    Le lierre, les ronces et la vigne vierge rêvaient d’envahir les chambres d’isolement qui ne serviraient plus à rien. Les chardons se bardagaient pour en interdire l’entrée.

    Le muguet agitait ses clochettes qui tintinnabulaient pour un premier mai festif.

    Les digitales avaient à cœur de montrer du doigt les économies de bouts de chandelle, les CDD courts qui rendent les équipes exsangues, les recommandations idéologiques de la haute autorité de santé.

    Sur ce fumier poussait le soleil, espoir de renouveau pour un soin psychique en attente de jardinier.

    Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ! A la folie ! 

    A la folie ! Toast jamais porté.  

    Ni Dieu, ni maître et la folie pour compagne !

    Les roses blanches pour ma jolie maman désertaient les services de pédopsychiatrie envahis par des spectres. Ritaline et neuroleptiques, les sales  plantes chimiques, avaient remplacé les entretiens et les packs, les activités en tous genres qui fleurissaient au temps joyeux d’une clinique créative.

    En psychiatrie d’adulte, les gentils coquelicots mon âme devenaient deux trous rouges au côté droit malgré tous les  plans suicide édictés par le gouvernement. Des couronnes mortuaires saluaient les avancées de la psychiatrie scientifique.

    On avait invité les fleurs au grand bal  du printemps de la psychiatrie.

    Les azalées trop zélées pour zézayer un oui, les pivoines trop rouges, trop confuses, des bégonias oubliées sur les balcons de tristes HLM de banlieue, elles étaient toute venues. Jusqu’à l’oiseau de paradis qui se prenant pour un colibri tentait d’attiser l’incendie qui venait. 

    Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ! A la folie ! 

    A la folie ! Toast jamais porté.  

    Ni Dieu, ni maître et la folie pour compagne !

    « Dans un état de droit,  les fleurs c’est à la boutonnière, avait ricané le président. Des fleurs dans les rues ce n’est pas dans le protocole.

    -C’est égal, qu’on a répondu, la prochaine fois on invitera des fauves ! »

     

    Hirondelle

    Dominique du Printemps de la psychiatrie et de serpsy